Selon Stéphane Foucart du Monde, « en matière de santé publique, le rigorisme scientifique est une posture dangereuse » !

Publié le par Anton Suwalki

Tout a commencé ce 22 octobre par la publication d’une étude épidémiologique étudiant le lien entre l’alimentation bio et l’incidence du cancer (1) dans une revue scientifique réputée : JAMA Internal Medicine. Cette étude inclut 68.946 participants (dont 78% de femmes), classant ceux-ci selon l’intensité de leur consommation d’aliments. Résultat : Pour le quartile mangeant le plus bio, le risque relatif de cancer (toutes catégories confondues) était 25% inférieur au quartile qui en mangeait le moins. 

 

Le même jour, Le Monde, sous les plumes de Stéphane Foucart et Pascale Santi publient un article au titre pour le moins imprudent : « L’alimentation bio réduit significativement les risques de cancer » (2). Et en sous-titre : « La présence de résidus de pesticides dans l’alimentation conventionnelle pourrait expliquer la baisse de 25 % du risque chez les grands consommateurs de bio. » . C’est en effet une hypothèse évoquée dans l’étude. 

 

Se sont succédées tant les récupérations médiatiques que les critiques de cette étude, au point que l’un de ses auteurs ait jugé devoir en relativiser la portée (3) : «   Le cancer est une maladie multifactorielle, ces risques relatifs sont calculés au niveau de la population. Le risque individuel, lui, intègre beaucoup d’autres facteurs.

    Mais cela été présenté par les médias comme si on avait apporté une preuve. On n’apporte pas une preuve, on apporte des premiers éléments de relation d’association, avec un travail rigoureux en prenant en compte les fameuses caractéristiques des consommateurs et des non-consommateurs. Mais on reste dans une étude d’observation donc pas de lien de cause à effet. »  

 

Outre la difficulté d'une étude épidémiologique sur un régime alimentaire complet , une des questions est de juger si les fameuses caractéristiques des consommateurs et des non-consommateurs ont été correctement prises en compte. Ces caractéristiques , étaient sans surprise, sensiblement différentes d’un groupe à l’autre, et l’on ne peut que s’étonner de ce que les ajustements apportées, en dehors de l’âge et du sexe (caractéristiques sociales, niveau éducatif, fumeurs ou pas, prise d’alcool,  régime alimentaire, etc…) aboutissent à une très faible modification des résultats. Des modèles compliqués multipliant des variables explicatives fortement corrélées entre elles aboutissent parfois à des résultats bizarres.

 

D’autres résultats sont suspects : Si on s’attend bien à trouver le cancer du sein au 1er rang des cancers survenus, le cancer du poumon n’est même pas évoqué, alors qu’il est le 2ème cancer le plus fréquent chez l’homme et le 3ème  chez la femme, et près de 9 fois plus fréquent que les cas de lymphomes non hodgkiniens (LNH) (4).  On déduit des résultats de l’étude que le nombre de LNH(47) survenus dans la cohorte étudiée est plus de 3 fois supérieur au nombre de cancers du poumon moins de 15). Ca n’est pas du tout cohérent avec l’incidence connue pour ces cancers, même en tenant compte de l’âge des participants, et de leur statut (fumeur actuel / ancien fumeur). Cette bizarrerie n’est pourtant pas commentée dans l’étude. Un tel biais n’aurait pourtant pas du leur échapper.

 

De manière très habituelle, celle-ci conclut à la nécessité de confirmer ces résultats par d’autres études. Ce qui est bien le minimum, compte-tenu des limites déjà évoquées, et du fait que d’autres études, dont celle publiée en 2014 dans Nature,(et portant sur 623 080 femmes, ont conclu à l’absence de lien entre consommation d’aliments bio et incidence du cancer, tous cancers confondus.

 

Une invitation à accueillir les résultats publiés par JAMA IM avec réserve et recul, qui ne sont pas du tout du goût de Stéphane Foucart, qui est revenu à la charge affirmant qu’ « en matière de santé publique, le rigorisme scientifique est une posture dangereuse ».

 

 Trop rigoriste, la science ?

 

Le chapeau de l’article donne le ton : « Sur certaines questions, la preuve parfaite ne pourra jamais être obtenue, estime Stéphane Foucart » . Certes, mais qui dit science dit rigueur (le terme « rigoriste » est évidemment péjoratif), et la science est par essence le travail de la preuve.   Et toute décision fondée sur les connaissances scientifiques nécessite des preuves solides, à défaut d’être « parfaites ». Celle apportée par l’étude dont il est question ne les apportent pas. Et à bien y regarder, c’est la posture de Foucart, basée sur l’inepte principe de précaution, qui est très dangereuse. 

 

« A regarder rétrospectivement les grands scandales sanitaires ou environnementaux, on observe que, presque toujours, signaux d’alerte et éléments de preuve étaient disponibles de longue date, mais qu’ils sont demeurés ignorés sous le confortable prétexte de l’exigence de rigueur, toujours libellée sous ce slogan : « Il faut faire plus de recherches. » La probabilité est forte que ce soit ici, à nouveau, le cas. »  

 

Si on comprend ce raisonnement fulgurant, même si une telle étude n’apporte pas de preuve solide (c’est  le moins qu’on puisse dire) , il est quand même fort probable qu’on passe à côté d’un  grand scandale sanitaire  ou environnemental en demandant plus de recherches et donc des preuves plus solides avant d’en tirer des conclusions et des conséquences pratiques !  L’épidémiologie n’aurait donc pas à être rigoureuse, peut importerait la qualité des protocoles, des traitements statistiques, et des interprétations, elle nous enverrait quand même des « signaux d’alerte ». Consultons les oracles, ça ira tout aussi bien !  

Avec ce genre de raisonnement, il aurait fallu prendre en compte l’étude foireuse de Wakefield sur le lien entre vaccins et autisme, au nom du principe de précaution. Bien sûr, il ne s’agit en aucun cas de mettre sur le même plan cet individu et les chercheurs honnêtes de l’étude publiée dans JAMA IM, mais de montrer à quel point les principes de Foucart sont dangereux .

 

On peut d’ailleurs le prendre à son propre jeu : « Faut-il, en l’espèce, attendre de nouvelles preuves ? D’abord, l’étude a été contrôlée et corrigée de nombreux facteurs de confusion (catégorie sociale, indice de masse corporelle, activité physique, consommation d’alcool et de tabac, etc.). Un biais ignoré pourrait-il être cause ? C’est possible. Mais les cancers pour lesquels l’étude française montre la plus forte réduction de risque sont les lymphomes (– 76 %), avec une association plus forte encore pour les lymphomes dits « non-hodgkinien » (LNH). Or la fameuse étude britannique de 2014, si elle n’a pas montré de liens significatifs entre alimentation bio et cancer en général, a, elle aussi, mis en évidence une diminution du risque de 21 % de LNH chez les plus grands consommateurs de « bio » » 

 

Voilà qui est intéressant : il note pour défendre son habituelle posture pro-bio la convergence apparente entre l’étude de Nature et JAMA IM sur les cas de LNH. « les cancers pour lesquels l’étude française montre la plus forte réduction de risque sont les lymphomes (– 76 %), avec une association plus forte encore pour les lymphomes dits « non-hodgkinien » (LNH). Or la fameuse étude britannique de 2014, si elle n’a pas montré de liens significatifs entre alimentation bio et cancer en général, a, elle aussi, mis en évidence une diminution du risque de 21 % de LNH chez les plus grands consommateurs de « bio ». A ma connaissance, il n’avait jamais parlé de celle de Nature, il la convoque pour un résultat qui permet de soutenir les résultats de la présente. Une méthode de cherry picking très prisé par le journaliste. Il est temps de parler de l’étude de Nature.

 

Son résumé indique : « La consommation d’aliments bio n’a pas été associée à une réduction de l’incidence de tous les cancers (n = 53 769 cas au total) (RR pour habituellement / toujours vs jamais = 1,03, intervalle de confiance (IC) à 95%: 0,99–1,07), pour le sarcome des tissus mous (RR = 1,37, IC 95%: 0,82–2,27) ou cancer du sein (RR = 1,09, IC 95%: 1,02–1,15), mais était associé au lymphome non hodgkinien (RR = 0,79, IC 95%: 0,65-0,96). ». Ceci indique donc que malgré un biais évident des auteurs -ils recherchaient un bénéfice du bio par rapport, au conventionnel- ils n’ont pu mettre en évidence un bénéfice global  du bio. Ils indiquent donc bien une association entre consommation bio et réduction de l’incidence des lymphomes non hodgkiniens, qui fait l’objet d’une analyse plus détailléeMais par pudeur sans doute, ils écrivent que la consommation d’aliments bio n’a pas été associée à une réduction de l’incidence du cancer du sein, alors que l’on a au contraire une augmentation significative du risque relatif (RR) pour les consommateurs de bio ! Nous ne cherchons pas à en tirer de conclusions hâtives, mais sachant que ces derniers sont 8,8 fois plus nombreux que les cas survenus de lymphomes non hodgkiniens,  prôner le bio pour réduire les LNH pourrait se traduire potentiellement par bien davantage de cancers du sein supplémentaires !  Certes, cette étude a elle aussi beaucoup de limites, mais tant qu’à prendre en compte  les « signaux d’alerte » qu’elle nous envoie, comme le préconise Stéphane Foucart, mieux vaudrait prôner de s’abstenir de manger bio !

 

Nous ne disons pas cela : nous défendons la rigueur scientifique, l’examen des preuves. Bien plus que le « rigorisme », c’est la méthode défendue par Foucart qui est dangereuse.

 

 

Anton Suwalki

 

 

(1 ) https://jamanetwork.com/journals/jamainternalmedicine/fullarticle/2707948

(2) https://www.lemonde.fr/planete/article/2018/10/22/l-alimentation-bio-reduit-significativement-les-risques-de-cancer_5372971_3244.html

(3) https://www.franceculture.fr/emissions/le-journal-des-sciences/le-journal-des-sciences-du-vendredi-26-octobre-2018

(4) Estimation nationale de l’incidence des cancers en France entre 1980 et 2012, INVS, Francim, Hopitaux de Lyon, Institut National du Cancer.

(5) https://www.nature.com/articles/bjc2014148

(6) https://www.lemonde.fr/idees/article/2018/10/27/en-matiere-de-sante-publique-le-rigorisme-scientifique-est-une-posture-dangereuse_5375460_3

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F68.10 16/05/2019 07:32

"En matière de santé publique, le rigorisme scientifique est une posture dangereuse".

Si on prend le "débat" de l'impact du chanvre sur les maladies psychiques, la phrase de Foucart signifierait: le rigorisme scientifique (ne pas affirmer que la corrélation entre chanvre et maladies psychiques induit une causalité) serait une posture dangereuse.

Et votre position, niant la pertinence de la phrase de Foucart, serait, si je ne me trompe pas: le rigorisme scientifique (ne pas affirmer que la corrélation entre chanvre et maladies psychiques induit une causalité) ne serait pas une posture dangereuse.

Ce qui est exactement la position des défenseurs du chanvre!

Il y a comme un problème avec la conclusion. Ou tout du moins avec le décalage entre la conclusion et les opinions populaires et certaines opinions scientifiques en vue. Ce qui signifierait que l'analogie que j'ai faite ci-dessus serait fallacieuse. Cela ne vous laisse logiquement que deux choix: 1. Soit considérer que l'analogie n'est pas valable parce que la position de Foucart n'est pas si absurde que cela. 2. Soit considérer que les pro-chanvre n'ont pas complètement tort. Je vous laisse méditer sur l'application de la logique au sujet de ce type de positions en matière de santé publique.

Clipping Path 06/05/2019 09:15

Very nice post. Thanks for sharing with us.

Candice 10/12/2018 01:15

Très bel article, très intéressant et bien écrit. Je reviendrai me poser chez vous. A bientôt.