Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
10 novembre 2010 3 10 /11 /novembre /2010 13:17

 

Cet article a été écrit par un ingénieur agronome à la retraite.  Il contribue à certains blogs sous le pseudonyme de Wackes Seppi. Merci à lui.

 Anton


 

Des chercheurs de Warwick (Royaume-Uni) et de Goettingen (Allemagne) ont publié en juillet 2010 une étude réalisée sur un village du district d'Akola dans l'État du Maharashtra et concluant que le cotonnier Bt produit en Inde des avantages importants pour l'emploi des femmes [1].  Le graphique ci-dessous visualise les résultats sur le plan monétaire, pour ce village.





 

L'augmentation des revenus féminins est due principalement à l'augmentation du travail de récolte, elle-même consécutive à l'augmentation des rendements.  D'autre part, la diminution du travail masculin de lutte contre les parasites rend les hommes plus disponibles pour les travaux domestiques, diminuant d'autant la charge qui incombe aux femmes.

 

Cet article a provoqué la fureur de l'activiste bien connue Vandana Shiva, référence incontournable pour d'autres activistes telles que Marie-Monique Robin et Coline Serreau [2].  Sa diatribe [3], écrite quasiment comme elle parle, vaut le détour.

 

Sous-titre et première imposture : « Encore de la science désespérée de Monsanto & Cie [4] sur la promotion des femmes par le cotonnier Bt ».  En fait, le travail de recherche avait été financé par The Engineering and Physical Sciences Research Council (EPSRC) et la Deutsche Forschungsgesellschaft (DFG) .

 

Dans la même veine de mauvaise foi vindicative, l'auteur principal, « Arjunan Subramanian est l'élève de Qaim et Qaim représente Monsanto & Cie.  Chacune de ses études est une opération de relations publiques pour Monsanto.  Ce papier n'est pas différent ».  Mme Shiva accuse également les auteurs de fraude, sans argument à l'appui ; un désaccord philosophique n'est en aucun cas la preuve d'une fraude.  Au détour d'une phrase, elle qualifie aussi le papier de « manipulé ».  Pour les bonnes manières, on repassera donc.

 

Évidemment, « Monsanto a établi un monopole sur le marché des semences de cotonnier au travers de contrats de licence avec des entreprises semencières indiennes et de 'droits de propriété intellectuelle' ».  Ce prétendu monopole s'applique selon elle, grandiloquence oblige, à l'ensemble du marché, PGM et conventionnel, hybrides et variétés-lignées.  Mais, sans aller au bout de sa pensée – ou peut-être en admettant implicitement le caractère excessif de l'affirmation précédente – elle en déduit qu'en Inde, « cotonnier Bt = Monsanto » (en France, pour beaucoup d'activistes, c'est « OGM = Monsanto »).

 

La réalité est que Monsanto n'est pas seul sur le marché.  Quasiment dès le départ, l'entreprise Mahyco-Monsanto Biotech (une joint venture 50-50) a été confrontée à la concurrence de franc-tireurs, notamment au Gujarat [5].  Aujourd'hui, quatre événements Bt sur six ne sont pas de sa production [6].  Sur les deux siens, la firme fait simplement payer une redevance technologique à ses partenaires.  En août 2009, l'événement GFM Cry1A, de l'Académie des sciences chinoise, était présent dans 69 variétés (soit plus de 10% des variétés Bt).  Quant aux droits de propriété intellectuelle, autre obsession cauchemardesque de Mme (du Dr) Shiva, Monsanto n'en détient pas à notre connaissance en Inde (d'où l'emploi du mot « partenaires » plus haut, plutôt que « preneurs de licence ») [7].

 

Mme Shiva conteste ensuite l'amélioration de la condition féminine par référence aux temps idylliques anciens, lorsque c'était la femme qui, selon elle, était la gardienne des semences (temps qui comportaient néanmoins des « périodes de disette », mais celles-ci ne sont mentionnées que pour glorifier encore davantage les femmes).  « Les paysannes indiennes – écrit-elle – ont soigneusement maintenu la base génétique de la production vivrière pendant des millénaires.  Cette richesse commune, qui a été constituée au long des millénaires –bis repetita placent –, a été définie comme 'cultivars primitifs' dans la conception machiste des semences, laquelle considère ses propres produits comme des 'variétés améliorées'. »

 

En conséquence, « [l]e remplacement des variétés traditionnelles de semences par le cotonnier génétiquement modifié Bt s'est traduit par l'appropriation par des entreprises comme Monsanto du savoir-faire, des connaissances et du pouvoir de décision des femmes en matière de semences.  C'est une dégradation plutôt qu'une amélioration de la condition féminine. »  Cette citation se passe de commentaire.

 

Suit un texte répétitif, et délirant, sur les femmes et la sécurité alimentaire.  Pour les considérations stratosphériques : « L'agriculture, la production de nourriture, est à la fois le plus important moyen d'existence pour la majorité de la population mondiale, en particulier des femmes, et le secteur lié au droit économique le plus fondamental, le droit à l'alimentation et la nutrition. »  Horresco referens, « [l]e remplacement des systèmes de culture diversifiés mis en place par les femmes, par des monocultures de cotonnier Bt imposées par Monsanto se traduit par un déclin de la production alimentaire.  Cela mine la souveraineté alimentaire des femmes et érode la sécurité alimentaire ».

 

Pire : « La destruction au niveau mondial des connaissances féminines de l'agriculture développées au cours de quatre à cinq millénaires, par une poignée de scientifiques mâles en moins de deux décennies, n'a pas seulement violé les femmes en tant qu'expertes ; leur expertise étant liée au modelage de l'agriculture sur les méthodes de la nature de 'renouvelabilité' – nous préférerons ici un néologisme pour rendre parfaitement le propos – sa destruction va de pair avec la destruction écologique des processus de la nature et la destruction économique des populations pauvres des régions rurales. »

 

Vous pensez vivre au XXIe siècle ? « L'agriculture a été développée par les femmes.  La plupart des agriculteurs du monde sont des femmes.  Les filles acquièrent le savoir-faire et les connaissances en matière d'agriculture dans les champs et dans les fermes.  Ce qui est cultivé dans les fermes détermine ceux dont l'existence est assurée, ce qui est mangé, la quantité de ce qui est mangé et qui mange. »

 

Mais trêve de féminisme, de « science et technologie patriarcale », de « conception machiste des semences », etc., même si le florilège est loin d'être complet.

 

Le Dr Shiva conteste le rôle du cotonnier Bt dans l'augmentation des rendements, citant au passage Doug Sherman de la Union of Concerned Scientists [8] et oubliant à cette occasion, fort opportunément : d'une part, la différence entre potentiel de rendement et rendement au champ ; d'autre part, la différence entre l'Inde et les États-Unis d'Amérique ; de surcroît le fait que l'étude de Sherman ne portait pas sur le cotonnier ; et, pour faire bonne mesure, le fait que Sherman avait trouvé une augmentation, certes modeste (et minimisée, militantisme oblige), des rendements pour le maïs Bt.  Elle a le culot d'écrire que l'augmentation de la production du cotonnier en Inde est due à l'augmentation des surfaces et au remplacement des systèmes d'agriculture diversifiés (biodiverse puisque tout doit être à la sauce bio) par des monocultures [9].  (Il est notoire que les monocultures se traduisent par une réduction spectaculaire des rendements, mais passons...)

 

Et, bien sûr, elle ne nous fait pas grâce de l'inévitable couplet sur les suicides, sans le moindre égard pour la complexité du problème [10] ; un couplet sur le prix prohibitif des semences, en nous avançant un prix « d'avant » ridiculement bas de Rs. 7 par kilogramme (les prix des hybrides Bt sont du reste contrôlés par certains États) ; et un couplet sur l'inefficacité alléguée du Bt.  Tenez vous bien, « les agriculteurs de Vidharbha utilisent 13 fois – oui, vous avez bien lu : 13 fois – plus de pesticides qu'ils n'en utilisaient par le passé pour le cotonnier traditionnel ».

 

Arjunan Subramanian et ses collègues avaient en fait complété un court article de Jonathan Gressel paru également dans Nature Biotechnology, Biotech and gender issues in the developing world [11].  Cet article n'avait pas fait de vagues, peut-être faute de communiqué de presse, mais sans nul doute parce que les Vandana Shiva et Cie ne lisent pas la presse scientifique.  L'obscurantisme se porte d'autant mieux qu'il ne se frotte pas à la rationalité...

 

Toujours est-il que Jonathan Gressel avait exposé brièvement les mérites des variétés tolérantes à un herbicides du point de vue de la condition féminine dans les pays en développement.  « Les ingénieurs – écrivait-il – ont fourni des plans de houes plus ergonomiques.  Les ingénieurs du génie génétique peuvent faire mieux.  Le maïs transgénique résistant au glyphosate a déjà acquis un grand succès auprès des femmes en Afrique du Sud car elles peuvent maintenant éliminer autant de mauvaises herbes en un jour qu'elles ne pouvaient le faire auparavant en un mois entier de binage éreintant. »  Et donc, l'emploi des outils de la biotechnologie moderne pour éliminer les mauvaises herbes réduirait manifestement l'intolérable esclavage que les femmes sont condamnées à endurer dans le monde en développement.

 

On ne peut que souscrire à la thèse de Jonathan Gressel.  Mais là où nous voyons une libération, Mme Vandana Shiva voit un asservissement...

 

En 1993, Mme – pardon, le Dr – Vandana Shiva s'est vu décerner le Right Livelihood Award, aussi connu comme Prix Nobel alternatif, « pour avoir placé les femmes et l'écologie au cœur du discours sur le développement moderne »

 

A quand les Ig-Nobel alternatifs ?

Wackes Seppi.

 

________________

 

[1]  Arjunan Subramanian, Kerry Kirwan, David Pink & Matin Qaim, GM crops and gender issues, Nature Biotechnology 28, 404 - 406 (2010)

 

Texte en PDF :

http://wrap.warwick.ac.uk/3189/1/WRAP_Pink_0380313-hr-110510-gm_crops_and_gender_accepted_2.pdf

 

Communiqué de presse : GM crop produces massive gains for women’s employment in India

http://www2.warwick.ac.uk/newsandevents/pressreleases/gm_crop_produces/

 

[2]  Et malheureusement aussi pour des institutions sérieuses comme la Commission européenne.  Voir par exemple:

http://trade.ec.europa.eu/doclib/docs/2004/october/tradoc_119347.pdf

 

[3]  Is genetic engineering liberating women?

http://www.gaiafoundation.org/content/genetic-engineering-liberating-women

 

[4]  « Monsanto et Cie » est aussi un truc utilisé par de Vendômois JS, Cellier D, Vélot C, Clair E, Mesnage R, Séralini GE dans Debate on GMOs Health Risks after Statistical Findings in Regulatory Tests. Int J Biol Sci 2010; 6(6):590-598 :

http://www.biolsci.org/v06p0590.htm

Dans ce cas, il s'agissait  de mettre dans le même sac l'entreprise et les autorités sanitaires « pour simplifier la lecture du papier ».

 

[5]  Anil Gupta, Vikas Chandak, Agricultural biotechnology in India: ethics, business and politics (2005)

 

Texte en Word :

http://www.google.fr/url?sa=t&source=web&cd=6&ved=0CEcQFjAF&url=http%3A%2F%2Fwww.sristi.org%2FCONF.PAPERS%25201979-2003%2FAgricultural%2520Biotechnology%2520in%2520India%2C%25202004.doc&rct=j&q=Agricultural%20biotechnology%20in%20India%3A%20ethics%2C%20business%20and%20politics&ei=ZySETKONH5SSjAe54OGNCA&usg=AFQjCNFC9wBvGPv0DOhdkUxzNyCy7h4Cvw&sig2=AAXZePG1e6nf3Y1ek8R9mA&cad=rja

 

[6]  Voir par exemple http://www.apaari.org/wp-content/uploads/2009/10/bt-cotton-2nd-edition.pdf

 

[7]  Elle prétend aussi, avec aplomb, que les entreprises utilisent le brevet pour interdire aux agriculteurs de produire leurs propres semences.  Voir par exemple : « From Seeds of Suicide to Seeds of Hope: Why Are Indian Farmers Committing Suicide and How Can We Stop This Tragedy?</i>,

http://www.huffingtonpost.com/vandana-shiva/from-seeds-of-suicide-to_b_192419.html

La réalité est que l'Inde a une législation en matière de brevets et une pratique très restrictives, et qu'il n'y a pas de brevets sur les plantes.

 

[8]   Failure to Yield, pour un résumé :

http://www.ucsusa.org/food_and_agriculture/science_and_impacts/science/failure-to-yield.html

Pour une analyse critique en français : «À propos des rendements des plantes génétiquement modifiées »,

http://imposteurs.over-blog.com/article-31975573.html

 

[9]  Il n'y a pas de monoculture au sens propre en Inde.  Le cotonnier occupe en 2010 environ 12% de la surface plantée pendant la saison qui suit la mousson (kharif).  Voir India's kharif crops acreage zooms by 9%

http://www.ibtimes.com/articles/20100830/indiakharif-crops-acreage-zooms-9.htm

Il peut être suivi par une culture d'hiver.

 

[10]  Sur la complexité des causes, voir par exemple :

Bt cotton has failed in Vidarbha: study (cet article repose sur une analyse de Mme Suman Sahai, que l'on ne peut suspecter de complaisance envers Monsanto & Cie)

http://www.hindu.com/2007/02/16/stories/2007021617501300.htm

 

Vidarbha farmers still in the red

http://www.hindu.com/2008/01/13/stories/2008011354781000.htm

 

One more commits suicide

http://www.hindustantimes.com/News-Feed/maharashtra/One-more-commits-suicide/Article1-257365.aspx

 

 

India : Farmers betrayed by spurious Bt cotton<

http://www.fibre2fashion.com/news/textile-news/newsdetails.aspx?news_id=26728

 

Lessons from a traged (cet article précède l'introduction du coton Bt et constitue donc une référence utile)

http://www.flonnet.com/fl1519/15190480.htm

 

Et, bien sûr, l'incontournable Bt Cotton and farmer suicides in India – Reviewing the evidence, même s'il est vilipendé par les anti-OGMs du fait que l'éditeur est l'IFPRI

http://www.ifpri.org/pubs/dp/ifpridp00808.asp

 

[11]  http://www.nature.com/nbt/journal/v27/n12/full/nbt1209-1085c.html (accès payant)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Partager cet article

Repost 0

commentaires

GFP 07/01/2013 21:25


Un commentaire ignoble de la part de la "grande" Vandana Shiva suite à la prise de position de Mark Lynas:


One Twitter message was sent by the prominent anti-GM campaigner Vandana Shiva. It said: "Saying farmers should be free to grow GMOs, which can contaminate organic farms, is like saying
rapists should have freedom to rape."


http://www.fwi.co.uk/Articles/07/01/2013/137045/Hate-mail-sent-to-pro-GM-speaker-Mark-Lynas.htm


 

Erchinoald 13/11/2010 15:20



"OGM = Monsanto". Cela paraît tellement vrai à certains anti-OGM qu'ils ont créé une organisation appelée Combat Monsanto.  


Quant à la place des femmes dans l'agriculture traditionnelle, bien sûr qu'elles y jouent un grand rôle mais ce n'est sûrement pas elles qui labourent, manient la hache pour défricher...



l'autre pierre 11/11/2010 10:22



Arthur martin  Monsanto même combat.


La machine à laver du savoir faire féminin.


Vivement le retour au lavoir, savon bio bien sur.



Luc Marchauciel 10/11/2010 17:42



Sur le fond, je ne vois pas en quoi l'introduction d'une technologie OGM sur un espace aurait automatiqument des effets sociaux, dans un sens ou dans un autre. Autrement dit : le maïs OGM en soi
ne peut ni libérer ni aliéner les femmes, il peut juste être plus résistant aux attaques de pyrales, et donc maintenir les rendements en cas d'infestation par ce ravageur. Point barre.
Après, historiquement, il me semble qu'on a toujours constaté que les gains de productivité dans les travaux plus ou moins réservés aux femmes étaient quand même plutôt un facteur d'émancipation,
simplement par le temps libéré. En tous cas, je ne vois pas comment le contraire pourrait être vrai, et les contorsions de Shiva sont foireuses.
Surtout quand elle sort des trucs comme : " L'agriculture a été développée par les femmes." Tiens donc ! Et d'où elle sort ça ? Quelles sont ses sources arcéhologiques qui lui permettent de
déterminer ainsi (dans un sens ou dans l'autre) le sexe des premiers agriculteurs ?
Voir à ce sujet le livre de Christophe Darmangeat "Le communisme primitif n'est plus ce qu'il était", dans lequel il ironise sur les délires de certaines féministes dans les années 70, qui
attribuaient toutes les inventions essentielles de l'humanité aux femmes plutôt qu'aux hommes.
Vandana Shiva en est restée à ce niveau, avec une coloration écolo new age en plus pour approfondir un peu le délire .



karg 10/11/2010 16:02



"13 fois plus de pesticide" Après le kg de riz doré par jour, elle vient de créer un nouvelle indicateur d'extrêmisme anti OGM, le multiplicateur de pesticide.