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12 avril 2012 4 12 /04 /avril /2012 13:48

Notre ami Nicolas Gauvrit a récemment épinglé dans un article au titre ironique -nouveau record du monde de probabilités (1)- une tribune parue dans Libération de deux scientifiques (2) membres de l’association Global Chance (3). Comme l’indique son titre, cette tribune entend ,à la lumière de l’accident de la centrale de Fukushima, remettre en cause les discours des spécialistes du nucléaire qui estiment extrêmement faible la probabilité d’un accident nucléaire majeur. Au contraire, disent-ils, la survenue d’un accident majeur en Europe au cours des 30 prochaines années est une certitude statistique.

Que les probabilités théoriques subissent des critiques au regard de la vraie vie, c’est-à-dire d’un accident théoriquement très improbable mais qui a eu en fin de compte eu lieu, voilà qui ne choquera personne. Mais comment deux scientifiques de haut niveau (4) peuvent-ils transformer un doute sur la validité de probabilités théoriques en la certitude d’un accident nucléaire ? Comment deux personnes, peu suspectes d’être analphabètes dans le domaine statistique peuvent-elles écrire l’absurdité qui suit : « La France compte actuellement 58 réacteurs en fonctionnement et l’Union européenne un parc de 143 réacteurs. Sur la base du constat des accidents majeurs survenus ces trente dernières années, la probabilité d’occurrence d’un accident majeur sur ces parcs serait donc de 50% pour la France et de plus de 100% pour l’Union européenne. Autrement dit, on serait statistiquement sûr de connaître un accident majeur dans l’Union européenne au cours de la vie du parc actuel et il y aurait une probabilité de 50% de le voir se produire en France. On est donc très loin de l’accident très improbable. »

On remarquera ici que la conclusion « On est donc très loin de l’accident très improbable » semble avoir été écrite comme pour tempérer l’affirmation audacieuse d’une probabilité supérieure à 100%. Y croient-ils eux mêmes ? Comment un événement pourrait-il être plus que certain ? Comme le fait remarquer Nicolas Gauvrit, on pardonnerait difficilement ce genre de bourde à un élève de Terminale ! Mais cette bourde n’a pas froissé l’intelligence de Libération, ni celle de Politis qui s’est empressé de reproduire la tribune.

Bernard Laponche et Benjamin Dessus  se sont bien gardés de détailler leur calcul, mais c’est sans peine que le mathématicien Étienne Ghys a reconstitué celui-ci (5):

Depuis l’avènement des centrales nucléaires, on dénombre 4 accidents majeurs de réacteurs (1 à Tchernobyl, 3 à Fukushima) pour l’équivalent de 14000 réacteurs/an. La probabilité d’un accident est donc de 0,0003 accident par réacteur et par an, en déduisent Laponche et Dessus, qui par extrapolation , déduisent une probabilité d’environ 129% en Europe , qui compte 143 réacteurs pour les 30 prochaines années :  P= 143 x 30 x 0.0003 = 1,29 = 129%.

Cela aura échappé à ces brillants savants : ce qu’ils ont calculé n’est pas une probabilité, mais l’espérance mathématique du nombre d’accidents en Europe  au cours des 30 prochaines années compte tenu de probabilité annuelle d’un accident sur un réacteur calculé sur la base des 3 décennies précédentes. En faisant pour l’instant abstraction de la valeur douteuse de cette probabilité de 0,0003, on reconnaît en effet une loi « binomiale » pour un  paramètre n = 4290  (n est le nombre d’ « épreuves » correspondant aux années/réacteurs) et p=0.0003   (p étant la probabilité d’un accident à chaque « épreuve »). L’espérance mathématique de cette loi est égale à n x p=1.29. On devrait donc s’attendre en moyenne à 1,23 accident, en admettant que rien d’autre dans le raisonnement de Laponche et Dessus ne soit frelaté. Mais en aucun cas, cela ne signifierait la certitude d’un accident nucléaire en Europe. La probabilité d’un accident majeur  serait en fait de 72% (6), comme l’a calculé Etienne Ghys. Le calcul exact aurait de toute façon été suffisamment alarmant : pour quelles raisons Laponche et Dessus ont-ils éprouvé le besoin d’évoquer une absurde probabilité de plus de 100% ? Ont-ils simplement été aveuglés par le désir de convaincre du danger, au point de ne pas s’apercevoir qu’ils commettaient une erreur grossière ?

Malheureusement, les soupçons ne s’arrêtent pas là. La démonstration vient opportunément quelques mois après Fukushima , et on dénombre désormais 4 accidents de réacteurs au lieu d’un seul .  Selon ce raisonnement, la probabilité d’un accident calculée sur 30 ans, a été miraculeusement multiplié par 4 en 4 jours, du 11 au 15 mars 2011. Cela ne suffit-il pas à s’interroger sur la valeur de cette probabilité de 0,0003 ?

Raisonner comme le font Laponche et Dessus en nombre de réacteurs touchés, au lieu de compter le nombre d’accidents (1 à Tchernobyl , 1 à Fukushima) permet opportunément  de gonfler la probabilité . Or, ce calcul ne vaut que pour des évènements indépendants (7).  Les accidents simultanés des 3 réacteurs de Fukushima ne respectent évidemment cette condition d’indépendance, puisqu’ ils ont lieu sur le même site et ont une cause unique, le tsunami. Traiter de la même façon statistique l’accident de Fukushima que 3 accidents qui auraient eu lieu à des milliers de kilomètres de distance et à des années de distance en dit long sur la rigueur méthodologique de nos deux experts…

Mais les manquements à la rigueur ne s’arrêtent pas là.Comme le note Nicolas Gauvrit, chaque accident (et même les incidents mineurs) amène à un renforcement de la sécurité des centrales, si bien que calculer une probabilité sur 30 années écoulées pour les appliquer aux 30 années suivantes n’a guère de sens. Et tirer des conclusions sur le parc nucléaire français ou européen à partir de deux évènements survenus l’un dans l’URSS en déliquescence, l’autre au Japon frappé par le plus fort séisme jamais enregistré dans ce pays et un tsunami n’a pas plus de sens. Quelle est la probabilité que la centrale de Dampierre en Burly soit touchée par un tsunami de 20 mètres de haut ?

 Il n’en reste pas moins que deux accidents majeurs ont bien eu lieu, et que personne ne comprendrait qu’on n’en tire pas les leçons dans la politique d’implantation, de sécurisation des sites atomiques etc… Alors, ne faut-il pas suivre Laponche et Dessus lorsqu’ils questionnent : « Plutôt que de continuer à calculer des probabilités surréalistes d’occurrence d’événements qu’on ne sait pas même imaginer (cela a d’ailleurs été le cas pour Three Mile Island, Tchernobyl et Fukushima), n’est-il pas temps de prendre en compte la réalité et d’en tirer les conséquences ? » 

Sauf que pour eux, les conséquences étaient tirées bien avant le dernier accident : ils veulent inconditionnellement sortir du nucléaire. D’où la nécessité d’opposer à des probabilités qualifiées de surréalistes (8) des  probabilités totalement bidons.

Personne ne peut se leurrer sur le fait que des probabilités théoriques sont ,par définition, différentes de la réalité. Qui peut douter, par contre, que toute action qui contribue à diminuer le risque théorique diminue également le risque réel ?

 

Le message qui ressort de cette tribune est dangereux. A quoi bon en effet renforcer la sécurité des installations, assurer scrupuleusement l’entretien des centrales et un haut niveau de formation de sa main d’œuvre, renforcer les verrous qui empêchent un incident mineur de dégénérer en catastrophe, si on considère le risque nucléaire comme inhérent à ce mode de production, identique quoi que l’on fasse pour le minimiser ? 

  

En 1972, on dénombrait 16000 morts sur les routes françaises. Sur la base de l’augmentation du trafic routier depuis lors, Laponche et Dessus auront sans doute calculé que 50000 personnes meurent en 2012 sur nos routes et de réclamer la sortie de l’automobile pour arrêter le carnage. Or, le nombre réel de tués sur la route est passé sous la barre des 4000.  On remarquera que c’est encore par an à peu près l’équivalent de la catastrophe de Tchernobyl sur le seul territoire français . Personne ne réclamera pour autant la fin de l’automobile, mais on mesure au regard de ces bilans respectifs  l’absurdité de demander la sortie urgente du nucléaire.  

 Anton Suwalki

Notes :

http://www.pseudo-sciences.org/spip.php?article1795

http://www.liberation.fr/politiques/01012341150-accident-nucleaire-une-certitude-statistique

http://www.global-chance.org/index.php

BERNARD LAPONCHE est physicien nucléaire, BENJAMIN DESSUS est ingénieur et économiste.

http://images.math.cnrs.fr/Accident-nucleaire-une-certitude.html

En réalité , 28% étant la probabilité qu’il y ait 0 accident. 72% est la probabilité de l’événement complémentaire 1 accident ou plus, et non pas 1 accident. 

Certes, je ne doute pas qu’un probabiliste très pointilleux critiquerait l’emploi du terme  indépendant dans ce cas , sans doute pas très orthodoxe .

http://spiral.univ-lyon1.fr/mathsv/cours/stats/chap2/c2p3/c2p3.html#Anchor-3.3-60255

irréalistes aurait été un terme plus adéquat, mais l’emploi de « surréalistes » n’est sans doute pas innocent.

http://www.inrets.fr/ur/lte/publi-autresactions/notedesynthese/notehugrel.html

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Published by Anton Suwalki - dans Technophobies
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commentaires

bill 28/04/2012


héhéhé, des insultes, comme d'habitude...

aaa 28/04/2012


héhéhé, Bill hors sujet , comme d'habitude...

Olivier 01/05/2012


Vous écrivez :


"Or, le nombre réel de tués sur la route est passé sous la barre des 4000.  On remarquera que c’est encore par an à peu près
l’équivalent de la catastrophe de Tchernobyl sur le seul territoire français."


Le professeur Maurice Tubiana, dans son livre "Arrêtons d'avoir peur !" écrit :


"Après Tchernobyl, les prophètes de la peur dont Ulrich Beck, annonçaient des dizaines de milliers de morts... Un quart de siècle plus tard, le nombre de décès dû aux irradiations est d'environ
cinquante, tel qu'il a été mesuré par les spécialistes de l'ONU."


 


Quelles sont les estimations les plus justes selon vous du nombre de décès liés à la catastrophe de Tchernobyl ? 4000 ou 50 ?


 











Olivier 01/05/2012


"Ces réflexions ne visent pas à prendre parti sur le problème de fond du développement des centrales électronucléaires. Sur ce point, nous citerons volontiers le Pr. Tubiana, lequel écrivait dans
son ouvrage déjà cité : " Il serait aussi stupide d’être inconditionnellement pour le nucléaire que d’y être systématiquement opposé ". Nous visons seulement la façon dont l’accident de
Tchernobyl a été traité par nos médias. Le journaliste professionnel qui a appris à connaître les petits procédés de fabrication en usage dans la presse et l’audiovisuel est obligé de constater
que dans cette affaire, la plupart des médias n’ont pas cherché à informer le public, mais à exploiter l’événement pour vendre de la " sensation ". source :
http://www.pseudo-sciences.org/spip.php?article151


"Il ne s’agit pas de minimiser l’événement de Tchernobyl, de beaucoup le plus grave de toute l’histoire de l’industrie électronucléaire, et pour lequel les Soviétiques eux-mêmes ont parlé de
désastre. Plusieurs dizaines de morts, un millier de personnes irradiées, qui devront rester longtemps sous surveillance médicale, quelque huit cent kilomètres carrés qu’il
faudra décontaminer et dont certaines parties sans grand intérêt économique (marécages, prairies) seront peut-être définitivement condamnées : ce n’est pas rien. Mais à une plus grande
distance de la centrale, notamment à Kiev et dans les agglomérations qui ne se trouvaient pas sous le vent de Tchernobyl, la contamination radioactive est restée en-dessous du niveau qui pouvait
entraîner des conséquences cliniques et elle n’a donc requis aucune mesure médicale particulière. Le constat a pu en être fait en France, à l’infirmerie nucléaire du Vésinet, où l’on a examiné
tous les Français venant de ces régions. Il en est de même, selon le témoignage du Dr. Jammet, pour les cas observés en Pologne et dans les autres pays atteints par les retombées."  sources
: http://www.pseudo-sciences.org/spip.php?article151

Philou 16/05/2012


Fukushima nous aura appris une chose, c'est que si la sécurité des réacteurs a été améliorée, "on" avait oublié de nous parler des piscines de refroidissements, du fait qu'elles sont extrêments
dangereuses et protégées par... rien de sérieux. Les centrales protégées contre une chute d'engin aérien, c'est donc du bidonnage à destination des anti comme des pro nucléaire.


 

Clovis Simard 12/06/2012


 Blog(fermaton.over-blog.com),No-16. -THÉORÈME BOMBELLI. - ENFANTS vs MATHS ? .

julien 16/07/2012


mouais ...


sure que la formulation est plus que maladroite (et completement débile scientifiquement) ... mais c'est la loi de la communication !


vous en faîetes vos choux gras mais ça snet un peu la mauvaise fois ...


vous auriez pu prendre des exemples ailleurs non ?


au troisème article je me demnade si ce blog soi-disnat zététique n'est pas en fait un blog anti-écolo acharné !

Rivendell 18/07/2012


@julien: Ce blog n'est pas "anti écolo acharné", il défend juste la vérité scientifique.


 


Mais aujourd'hui la vérité scientifique est reniée, déformée, combattue majoritairement par le mouvement
politique écologique. De ce fait, en voulant défendre la vérité scientifique, ce blog égratigne forcément en majorité les écologistes. Mais il lui arrive aussi d'épingler des gens de droite, de
gauche, des bleus, des rouges, ou des jaunes à pois marrons...


 


Après, il est vrai que cette lutte amène forcément à un climat de haine, et que souvent, les commentateurs
ou auteurs de se blog ne sont pas forcément très fins, subtils ou impartiaux quand ils s'attaquent à leurs ennemis acharnés, donc majoritairement des militants écolos du type faucheur
volontaires, global malchance, ou Greenpeace... C’est humain. Et, et je ne dis pas ça pour défendre ce comportement, il faut également remarquer que quiconque porte le message de ce
blog auprès de militants écologistes a de grandes chance de faire également face à la haine, aux insultes, aux moqueries, ou même, et c'est une arme qui n'est pas utilisée sur ce blog à
l'encontre des militants écolos, à la diffamation (le plus classique: accusation d'être à la solde de Monsanto ou d'Areva... j'ai jamais vu un écolo être accusé ici d'être à la solde de
FNE, ça serait pourtant tout aussi facile). Il est un peu facile de reprocher à demi-mot aux gens
peuplant ce blog d'être haineux, lorsqu'on voit le comportement de certains militants écologistes sur les forums, dans les conférences ou dans les champs, une faux à la main, et qu'on comprend
alors leur vision du mot "débat". Je n'ai jamais vu un scientifique débarquer dans une réunion de la CRIIRAD avec un mégaphone et vingt types cagoulés pour interrompre Chareyron et
hurler sa contre argumentation. En revanche, j'ai déjà vu l'inverse.


 


Bref: vous voulez un discours aimable, où on se limite aux faits, rien qu'aux faits? je pense pas que se
soit aux utilisateurs de ce blog qu'il faille reprocher que ce ne soit pas le cas: s'ils utilisent souvent la moquerie, ils ont le mérite de citer leurs sources de façon solide et d'argumenter,
de ne pas recevoir les opposants à grand coup d'attaques ad hominem. Mais je vous déconseille également d'aller demander sur un forum ou un blog écolo d'arrêter d'insulter ou de diffamer
quiconque s'oppose à leurs salades: on vous répondra d'une autre façon que celle que je suis en train d'employer.


 


 

clovis simard 25/10/2012


Voir Blog(fermaton.over-blog.com)No.4- THÉORÈME POLY. - La fin des certitudes ?

plus size high waisted bikini 05/04/2014

It is a very important topic that we had to discuss and digest immediately. We can't prove that world will let all the nuclear weapons down . Really Thank you for discussing this here. Keep on posting more and more.