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5 mai 2008 1 05 /05 /mai /2008 17:29

Officiellement,Politis est un journal «de  gauche », « antilibéral »,« altermondialiste », « écologiste et citoyen » (1) . Ca fait longtemps que nous avons appris à nous méfier de ces adjectifs galvaudés. Or, dans son numéro du 12 avril 2008, l’altermondialisme vert prend les accents bleu-roi du vicomte De Villiers, déclarant la guerre à la fraise andalouse dans un article au titre très subtil : « Fraises pourries » (2)!

 

 En fait de pourriture, c’est le gâtisme idéologique qui pointe sa fraise dès les premières lignes :

« D'ici à la mi-juin, la France aura importé d'Espagne plus de 83 000 tonnes de fraises. Enfin, si on peut appeler «fraises» ces gros trucs rouges, encore verts près de la queue car cueillis avant d'être mûrs, et ressemblant à des tomates. Avec d'ailleurs à peu près le goût des tomates... »
Ca se veut sans doute spirituel. C'est juste drôle, involontairement. Ma bonne dame, y’a plus de saison, plus de vraies fraises, plus de valeur, plus rien !

Ce qui est en cause aux yeux des verts bon teint de Politis, c’est « la marée montante de cette fraise hors saison (…) qui illustre la mondialisation libérale », d’où son goût forcément pourri pour les nostalgiques du produire et consommer local.

Reconnaissons le franchement, nous ne rangeons pas le fait que le « libéralisme » permette au consommateur de manger des fruits hors saison parmi ses tares essentielles !

 

Politis poursuit : « si le seul problème posé par ces fruits était leur fadeur, après tout, seuls les consommateurs piégés pourraient se plaindre d'avoir acheté un produit qui se brade actuellement entre deux et trois euros le kilo sur les marchés et dans les grandes surfaces ».  

Piégés les consommateurs ? Comment se fait-il alors qu’ils continuent à en acheter ? Peut-être, allez savoir, que ceux-ci s’y retrouvent en mangeant des tomates qui ont le goût de fraises, qu’ils inversent le hors d’œuvre et le dessert, se moquant des excommunications de nos curés écolos traquant la « malbouffe ».

Double sacrilège pour ceux-ci : la fraise « espingouine » transgresse à la fois l’ordre naturel des saisons et l’ordre spatio-politico-économique. Ce foutu marché mondial qui se moque de ces frontières qu’on a mis des siècles à tracer dans le sang !

 

Officiellement, ce sacrilège est combattu au nom de l’écologiquement correct :  les émissions de gaz à effet de serre générés par le transport de marchandises. « À dix tonnes en moyenne par véhicule, ils sont 16 000 par an à faire un parcours valant son pesant de fraises en CO2 et autres gaz d'échappement ( Car la quasi-totalité de ces fruits poussent dans le sud de l'Andalousie..). »

 

Nous avons donc là à faire à un écologiste qui sait faire une règle de 3, c’est suffisamment remarquable pour qu’on le souligne : (en gros) 80 000 tonnes en 6 mois, donc 160 000 par an, donc 16 000 camions de 10 tonnes. Il a juste oublié quelques détails . Les importations du début de l’année jusqu’en juin représentent les 3/4 des importations de l’année (3) et donc son calcul est faux ! Et de toute façon, 80 000 tonnes, c’est très probablement un chiffre erroné, si on considère que les importations de fraises espagnoles se sont montées à 77 000 tonnes sur l’ensemble de l’année 2007.

 

 

 

 


Et si le problème est vraiment celui des émissions de CO2, pourquoi ne pas demander le ferroutage au niveau européen, qui permettrait de les réduire par 5 environ (4), les ramenant à un niveau très raisonnable sans priver le consommateur  ?

 

 

 

 

 

 

 

Vous n’y songez pas ! Car le problème, c’est que le consommateur, en plus d’être gastronomiquement incorrect, est un traître antipatriotique au service d’une fraise qui « étouffe la fraise française » (sic) !

 

Nous y voilà. Le fait que les espagnols vendent leurs fraises ne leur permettent-ils pas d’acheter des pommes normandes, des choux-fleurs et des brocolis, du porc breton, des huitres etc.…? L’agroalimentaire français étant excédentaire de 9 Milliards d’euros (5), il est sans doute possible aux homologues espagnols ou européens de Politis de tenir le même discours à peu près partout mais à l'encontre des producteurs français. Le but n’est certainement pas de mettre de l’ordre  dans les échanges internationaux et de protéger les producteurs de fraises français, mais de flatter des réflexes protectionnistes et des mythes passéistes.

Les arguments écologiques sont eux-mêmes des prétextes : s’appuyant sur les « enquêtes » de la WWF, cette organisation financée par les multinationales et viscéralement malthusianiste, Politis nous révèle les conditions dans lesquelles la fraise andalouse est produite :

« Les fraisiers destinés à cette production, bien qu'il s'agisse d'une plante vivace productive plusieurs années, sont détruits chaque année. Pour donner des fraises hors saison, les plants produits in  vitro sont placés en plein été dans des frigos qui simulent l'hiver, pour avancer leur production. À l'automne, la terre sableuse est nettoyée et stérilisée, et la microfaune détruite avec du bromure de méthyle et  de la chloropicrine. Le premier est un poison violent interdit par le protocole de Montréal sur les gaz attaquant la couche d'ozone, signé en 1987 (dernier délai en 2005); le second, composé de chlore et d'ammoniaque, est aussi un poison dangereux: il bloque les alvéoles pulmonaires. »

L’utilisation de techniques destinée à hâter les cycles naturels (plants produits in vitro, placés en frigos) n’a rien de choquant, l’utilisation d’antiparasites et de fongicides est une obligation (6) . Une attitude réellement motivée par des soucis environnementaux devrait se cantonner à exiger le remplacement des produits les plus dangereux par d’autres.

 

« Cette agriculture couvre près de six mille hectares, dont une bonne centaine empiètent déjà en toute illégalité (tolérée) sur le parc national (…) .  Les plants poussent sur un plastique noir et reçoivent une irrigation qui transporte des engrais, des pesticides et des fongicides. Les cultures sont alimentées en eau par des forages dont la moitié ont été installées de façon illégale. Ce qui transforme en savane sèche une partie de cette région d'Andalousie, entraîne l'exode des oiseaux migrateurs et la disparition des derniers lynx pardel, petits carnivores dont il ne reste plus qu'une trentaine dans la région, leur seule nourriture, les lapins, étant en voie de disparition. Comme la forêt, dont 2 000 hectares ont été rasés pour faire place aux fraisiers. » 

Le discours sur la biodiversité étant rodé, la tableau brossé parait juste et la spirale décrite paraît irréversible. Qui douterait que des pratiques culturales peu scrupuleuses nuisent gravement à la faune ? Mais méfions-nous des discours trop bien rodés et observons quelques faits : la raréfaction du lynx est liée à la diminution des populations de lapins. Mais celle-ci ne doit probablement pas grand chose au développement de la fraise. Le lapin sauvage ne craint pas grand chose des cultures, ça serait plutôt l’inverse. C’est la myxomatose qui en est de loin le premier responsable de sa disparition en Andalousie.  Par ailleurs, il convient de comparer les 2000 hectares empiétés sur la forêt (20 km2 ) et utilisés à des fins productives à plus de 500 000  hectares (5000 km2)de forêt andalouse disparus en fumée depuis 30 ans, faute de moyens de lutte contre l’incendie suffisants et sans doute à cause de malveillances. Des dégâts écologiques autrement plus importants que les cultures, même produites dans des conditions douteuses. Mais pour Politis comme pour la WWF, les priorités écologiques sont davantage motivées par une idéologie nostalgique que les dommages réels causés à l’environnement.

 

Reste l’alibi social, pour faire bonne figure dans un journal de gauche :

« La plupart des producteurs de fraises andalouses  emploient une main-d’œuvre marocaine, des saisonniers ou des sans-papiers sous-payés et logés dans des conditions précaires, qui se réchauffent le soir en brûlant les résidus des serres en plastique recouvrant les fraisiers au cœur de l'hiver. 
Un écologiste de la région raconte l'explosion de maladies pulmonaires et d'affections de la peau.

 Et les ouvriers agricoles  sont priés de retourner chez eux ou de s'exiler ailleurs en Espagne. Remarquez: ils ont le droit de se faire soigner à leurs frais au cas ou les produits nocifs qu'ils ont respirés ... »   

 

Très bien ceci est scandaleux, nous sommes d’accord. Mais la fraise française que la fraise andalouse étouffe est-elle socialement plus vertueuse ? La bonne conscience sociale s’achète semble-t-il avec des dénonciations bon marché, car nulle part, Politis ne réclame pour ces saisonniers ou ces sans-papiers un emploi déclaré, des conditions de travail décentes, des protections pour manipuler les produits dangereux, une couverture de santé…. N’a-t-on pas déclaré la guerre à la fraise pourrie d’Espagne ? De nombreux sites Internet ont tout à fait saisi le message de Politis,  en publiant l’article et en reprenant à leur compte un appel au boycott de la fraise espagnole (7). Qui peut croire que les intêrets des maraichers et des agriculteurs français en général seraient défendus dans ce genre de campagne démagogique qui ne pourrait aboutir qu’à des surenchères protectionnistes ?

 En attendant peut-être, que les écologistes espagnols puissent à leur tour déclarer la guerre à la fraise marocaine qui « étouffe la fraise andalouse », voire pire, la fraise chinoise :

« Quand la région sera ravagée et la production trop onéreuse, elle sera transférée au Maroc, où les industriels espagnols de la fraise commencent à s'installer. Avant de venir de Chine, d'où sont déjà importées des pommes  encore plus traitées que les pommes françaises... » 

 

Pour les Clochemerle de l’écologie, les choses sont simples : l’Andalousie, c’est déjà le bout du monde, avec des fraises pas de chez nous cueillies par des gens encore moins de chez nous. Alors la Chine vous pensez !

 

Anton Suwalki

 

(1)     Wikipédia.

(2)     http://www.politis.fr/Fruits-pourris,850.html  Fruits pourris par Claude-Marie Vadrot 

(3)     http://agreste.agriculture.gouv.fr/eQ_conjoncture_all_news.php3?id_rubrique=33

(4)     source :  Jean-Marc Jancovici , l’avenir climatique

(5)     8,9 milliards (chiffres 2006)

(6)     à moins de consacrer des superfifices très supérieures pour compenser les pertes, ce qui est écologiquement très moyen

(7)     Call for Spain strawberry boycott : http://news.bbc.co.uk/2/hi/europe/6460767.stm

 

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commentaires

Julien Richard-Foy 07/05/2008 15:32

Je suis parfaitement d'accord, l'article de Claude-Marie Vadrot semble bien superficiel et trop subjectif (je ne l'ai pas lu sauf à travers les extraits que vous donnez).

Cependant, merci de ne pas mettre dans le même panier tous ceux qui pensent qu'il est mieux, politiquement, économiquement ou « écologiquement », de manger local et de saison.

Par exemple, je suis adhérent à une AMAP, cela me permet de connaître des agriculteurs, ainsi je sais comment ils travaillent, je sais donc qu'ils n'utilisent pas ou peu de produits dont des liens avec des cancers [1] ou la stérilité masculine [2] semblent observés, ni de produits qui polluent les nappes phréatiques, je sais qu'ils n'embauchent pas n'importe qui, etc.

Donc, en effet, la distance qui nous sépare des producteurs me semble néfaste car elle nous déresponsabilise, sans compter les arguments écologiques dus au transport et des conditions de production très gourmandes en énergie (arguments que vous avez critiqué sur la forme mais pas sur le fond !).

Finalement, je ne pense pas qu'il soit absurde d'encourager la consommation de produits locaux et de saison.

Cependant, s'enfermer dans un protectionnisme rigoureux, excluant toutes les denrées venant de loin (chocolat, épices, etc.), serait certainement triste aussi, alors il faut peser le pour et le contre pour estimer si les risques encourus et si les effets négatifs sur l'environnement restent faibles par rapport au confort apporté.

Il faudrait réaliser plus d'études évaluant l'impact écologique et sanitaire de cette agriculture afin que nous puissions plus aisément apprécier l'enjeu que cela représente.

Concernant le réchauffement climatique, le constat est déjà là et il est du devoir du gouvernement de mettre en place les mesures nécessaires (nous, citoyens, ne devrions pas avoir besoin de refaire de calcul derrière pour savoir s'il est acceptable ou non de faire ceci ou cela).

[1] Lebailly, Pierre, and Baldi, Isabelle: Donnees épidémiologiques sur le lien entre cancers et pesticides, Oncologie 9, 1–9, 2007
[2] Phillips, Karen P, and Tanphaichitr, Nongnuj: Human exposure to endocrine disrupters and semen quality., J Toxicol Environ Health B Crit Rev 11(3-4), 188–220, March 2008