Virilio, Paoli : trous noirs …et pensée obscure sur Arte
Après avoir
consacré les deux premières parties de Lire Sokal et Bricmont (1) à « Maître » Lacan (2) et Bruno Latour, je ne comptais pas faire le tour de tous les « beaux parleurs » (dont
Paul Virilio) rois de l’esbrouffe épinglés par Sokal et Bricmont, mais embrayer sur le relativisme cognitif et culturel vertement critiqué par ces derniers, et sur les principes de
philosophie et d’épistémologie des sciences qu’ils y opposent.
Quelques pages sont consacrées à Paul Virilio dans Impostures intellectuelles : Sokal et Bricmont pointent dans les considérations philosophico-politiques de celui-ci des références à la physique « mélange de confusions monumentales et de fantaisies délirantes ». Il faut dire pour ne prendre qu’un seul exemple que Virilio, dont l’ « étonnante érudition » fut vantée par Le Monde (3), et qui prétend interpréter la société moderne à travers les concepts de la physique et en particulier de la vitesse, se plante sur un concept absolument élémentaire de la cinématique , de niveau lycée : Accélération et décélération signifient pour lui … « vitesses positive et négative » (« selon les physiciens » -SIC !-).
Ceci devrait prêter à rire, mais l’homme est néanmoins pris très au sérieux. La chaine Arte , dont les choix de programmation penchent de plus en plus fréquemment vers un obscurantisme à vernis culturel (créationnisme, films de Marie-Monique Robin etc…), a diffusé le 20 Janvier « Le monde vu par Paul Virilio : penser la vitesse » . Peu importe ici les idées philosophiques et politiques défendues par Virilio, nous avons vu en tout cas qu’il ne pensait pas la vitesse en physicien, contrairement à ce qui est prétendu.
Sur le blog de Libération, Sylvestre Huet nous apprend que Stéphane Paoli, l’auteur du documentaire, n’a pas hésité à caviarder une interview du physicien Etienne Klein pour faire dire à celui-ci le contraire de ce qu’il voulait dire et pour faire coller ses dires à ceux de Paul Virilio. Voici un large extrait du papier de Sylvestre Huet :
« Brusquement, le journaliste demande (à Etienne Klein) son avis sur le risque de destruction de la
Terre par des mini-trous noirs qui se formeraient au Large Hadron Collider. Cet accélérateur de protons, le plus puissant du monde, a connu une gloire fugace lors de son démarrage, à
l'automne dernier. Puis un certain désenchantement, lorsqu'un accident et les réparations nécessaires ont repoussé dans un premiet temps à la fin du printemps prochain sa mise en service réelle
puis au début de l'été 2009.
Cet automne, parmi les flons-flons de son inauguration, il a fallu traiter d'une rumeur déjà ancienne, abondamment développée sur le Net et supportée
par quelques activistes : ces expériences comportent le risque de détruire la Terre en produisant des mini-trous noirs qui finiraient par l'engloutir.
J'avais pour ma part publié un article dans Libération à ce sujet. Non seulement en rapportant les explications des physiciens quant à l'absence de risque, ce qui est nécessaire. Mais aussi en
pointant les difficultés apportées par l'existence du principe de précaution dans l'arsenal juridique et constitutionnel : sa formulation pourrait faire suspendre la mise en service d'une telle
machine puisque les milieux à convaincre pourraient être des juges, des décideurs politiques, voire une population... autant dire que le vrai et le faux de la physique ne sont pas nécessairement
les arguments principaux d'un tel débat. Lors de son interview, Etienne Klein disait ceci :
"Il existe en effet des théories, pas encore testées expérimentalement, qui permettent d’imaginer que des mini-trous noirs pourraient être produits au LHC. On ne peut donc pas exclure, à
partir d’arguments purement théoriques, qu’une telle possibilité existe, mais on peut être certain que les éventuels mini-trous noirs que le LHC pourrait produire seront sans danger. En effet,
nous savons que la lune, qui n’a pas d’atmosphère, subit depuis cinq milliards d’années l’impact du rayonnement cosmique, ce qui veut dire qu’elle est le siège de collisions beaucoup plus
énergétiques et beaucoup plus nombreuses que celles qui se produiront au LHC, et cela sans dommage apparent. L’existence même de la lune est donc la preuve que tout scénario catastrophe est
exclu."
Juste après avoir fermé le micro,Etienne Klein précise au journaliste qu'il est décisif de ne pas couper cette argumentation. Il faut ou garder tout ou ne garder rien, lui précise t-il. Surprise : le 12 janvier, il
visionne l'émission. Son propos sur le sujet est coupé et limité à :
" Il existe en effet des théories, pas encore testées expérimentalement, qui permettent d’imaginer que des mini-trous noirs pourraient être produits au LHC. On ne peut donc pas exclure,
à partir d’arguments purement théoriques, qu’une telle possibilité existe,... "
La manipulation est d'autant plus insupportable que ce morceau de phrase d'Etienne Klein est ensuite utilisé par Paul Virilio pour dénoncer ces inconscients de physiciens qui mènent le monde
au désastre. » (4)
L’intéressé ayant découvert la manipulation lors d’une projection en avant-première du documentaire s’est fendu d’une lettre à la direction d’Arte que je vous invite à lire sur le blog (4). Cette lettre se conclut ainsi :
« Je vous saurais gré de mettre
tout en oeuvre pour rétablir les termes réels de mon échange avec Stéphane Paoli ou de les faire
supprimer du film. Je vous remercie par avance de votre compréhension et de votre diligence. »
N’ayant pas vu le documentaire mardi soir, j’ignore si la direction d’Arte a accédé à la demande d’Etienne Klein ou si elle a couvert le bidonnage de Paoli, nous lecteurs nous l’apprendrons peut-être. On ignore d’autre part si Virilio était lui-même au courant de cette tentative de bidonnage .
Voilà qui éclaire en tout cas sur certaines impostures intellectuelles dénoncées par Sokal et Bricmont : On se demande parfois dans quelles mesures ces théories fumeuses sont destinées dès le départ à tromper le public ou bien s’il y a « auto-manipulation » de leurs propres auteurs : certains ne se dupent-ils eux-mêmes , ne se laissent-ils pas éblouir par leurs propres discours aussi profonds en apparence que creux en réalité, quand ils ne sont pas tout simplement absurdes ?
On l’ignore pour Paul Virilio, mais le doute n’est pas permis pour Stéphane Paoli . La tromperie est délibérée.
La « fin du monde » englouti dans un trou noir produit dans un accélérateur de particule par des « savants fous » n’est sans doute pas pour demain, en attendant, certains n’en finissent pas de profiter des derniers jours.
Anton Suwalki
Notes :
(1) http://imposteurs.over-blog.com/article-24712809.html
http://imposteurs.over-blog.com/article-25440531.html
(2) ainsi l’appellaient les psychnalystes de son obédience, subjugués par son discours abscons
(3)cité par Sokal et Bricmont
(4) http://sciences.blogs.liberation.fr/home/2009/01/etienne-klein-a.html