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13 novembre 2008 4 13 /11 /novembre /2008 12:31

A tous nos lecteurs qui n’auraient pas lu les deux essais polémiques (1) d’Alan Sokal (professeur de physique à l’université de New-York) et Jean Bricmont (professeur de physique théorique à l‘Université de Louvain) nous conseillons vivement de rattraper cette lacune. Vous ne pouvez en ressortir que renforcés intellectuellement et même dirais-je moralement. Imposteurs se réclame (modestement ,bien entendu!) de l’approche matérialiste, de la défense du rationalisme scientifique et de la valeur irremplaçable de la méthode scientifique dans la compréhension du monde , si brillamment défendues par les deux auteurs.

Nous discuterons des idées défendues par Sokal et Bricmont de manière transversale, car, c’est peut-être le seul point légèrement ennuyeux pour celui qui a lu les 2 livres, il ya de nombreux recoupements voire des redites….

Impostures intellectuelles fait suite à un « canular » d’Alan Sokal. En 1995 Il adresse à la revue américaine Social Text une curieuse contribution au titre fumeux : « Transgresser les fontières: vers une herméneutique transformative de la gravitation quantique ». Le titre aurait à lui seul dû mettre la puce à l’oreille de la rédaction de la revue, quand bien même ne pratique-t-elle pas comme ses sœurs des sciences « dures » avec un comité de lecture. Mais le contenu parfois assez comique des divagations sokaliennes ressemblait trop au jargon d’un courant très présent dans les sciences humaines pour choquer les rédacteurs de Social Text. Le texte d’Alan Sokal n’était-il pas émaillé de citations exactes, notamment d’intellectuels français (Dérida, Lacan, Deleuze, etc…) dont le prestige encore plus grand outre atlantique dans ce milieu qualifié de postmoderne ? Social text a donc publié sans sourciller le pastiche . Alan Sokal a immédiatement révélé la supercherie ce qui causa de vifs remous, jusque dans la presse française (2). C’est pour mieux expliquer les dérives d’une certaine mode intellectuelle qu’il visait à travers ce pastiche que lui et Jean Bricmont ont écrit Impostures intellectuelles.

1) mystifications mathématiques et pseudo-érudition pour emballer de la contrebande intellectuelle

Dans leur préface à la 2ème édition, les auteurs expliquent : « Un de nos amis s’est exclamé après avoir écouté la conférence d’un intellectuel célèbre : « X fut brillant. Naturellement , je n’ai pas compris un traitre mot de ce qu’il a dit ».

Et S&B d’envisager 3 hypothèses :

« L’une est que notre ami ne possède pas les connaissances pour suivre l’exposé ». Une autre est que le célèbre intellectuel est un mauvais pédagogue. Mai il est également possible que la conférence soit du non-sens ou des banalités habilement dissimulées derrière un jargon obscur. »

La sélection d’auteurs et de citations dans le développement de l’essai nous conduit rapidement à opter pour la 3ème hypothèse. Sokal et Bricmont ouvrent le bal avec les conférences de « Maître Lacan » comme aiment à l’appeler les psychanalystes de son obédience. Dans le cas de Lacan, il ne s‘agit pas de banalités, mais de non-sens psychanalytiques soutenus par des non-sens mathématiques auxquels ses adeptes n’y comprennent vraisemblablement pas le traître mot (2).

La topologie de Lacan constitue un cas d’école de ses mystifications. En effet :

« Un tore, une bouteille de Klein, une surface de cross-cut, sont capables de recevoir une (telle) coupure. Et cette diversité est très importante car elle explique beaucoup de choses sur la structure de la maladie mentale. Si l’on peut symboliser le sujet par cette coupure fondamentale, de la même façon on peut montrer qu’une coupure sur un tore correspond au sujet neurotique et sur une surface d cross-cut à une autre sorte de maladie mentale ».

Soulignant les approximations de Lacan en matière de terminologie mathématiques, Sokal et Bricmont remarquent à juste titre que le lecteur n’arrivera pas à comprendre en quoi ces objets topologiques ont à voir avec la structure des maladies mentales. Mais Lacan lui prétend carrément qu’on peut montrer cette correspondance, ce qu’il se garde évidemment de faire ! S’agirait-il d’une simple analogie, celle-ci n’aurait de toute façon pas grande légitimité. Une analogie est tout à fait légitime dans la mesure où elle aide le profane à comprendre des notions complexes. On voit mal sa pertinence ici, Lacan s’adressant à un public qui n’a a priori aucune érudition mathématique, à supposer qu’il ait une certaine compétence en matière de compréhension du psychisme humain et des maladies mentales, ce dont nous doutons fort (3). On ne comprend évidemment jamais un concept à l’aide d’un concept encore plus mystérieux. Mais selon Lacan, il ne s’agit pas d’une analogie, mais d’une la structure même de la maladie mentale !

«  Ce n’est pas une analogie. C’est vraiment dans une partie des réalités , ce genre de tore. Ce tore existe vraiment et il est vraiment la structure du névrosé. Ce n’est pas un analogue; ce n’est même pas une abstraction, car une abstraction est une sorte de diminution de la réalité, et je pense que c’est la réalité elle-même ».

C’est à se demander comment il se fait que les mathématiques ne soient pas la voie royale qui mènent à la psychologie et à la psychiatrie!

De nombreuses autres citations du maître permettent de se convaincre comme Sokal et Bricmont que manifestement « Lacan se moque du monde » :

« Dans cet espace de la jouissance, prendre quelque chose de borné, de fermé, c’est un lieu, et en parler, c’est une topologie ».

Non seulement Lacan ne se donne pas la peine de donner une définition « littéraire » compréhensible de l’ « espace de la jouissance », mais sa définition mathématique n’a strictement aucun sens !

Voici par ailleurs comment Lacan définit audacieusement une soi-disant relation mathématique entre « signifiant » et « signifié », des concepts clés du lacanisme :

«  S (signifiant)

--------------- = s (l’énoncé),

S (signifié)

Avec S = (-1), on a s= Ö (-1) »

En supposant que certains individus de l’auditoire de Lacan aient conservé un vague souvenir des nombres dits imaginaires (4) , on aurait pu les mettre au défi de démontrer que l’équation lacanienne a le moindre sens mathématique, et en quoi elle a la moindre pertinence pour éclairer les rapports entre « signifiant » et « signifié ».

Alan Sokal et Jean Bricmont passe en revue bien d’autres auteurs ayant usé ou abusé des concepts mathématiques ou de physique dont il ne maîtrisaient visiblement pas eux-mêmes le sens : Julia Kristeva, Jean Baudrillard, Gilles Deleuze, Paul Virillo etc… Dans quel but, sinon d’éblouir un auditoire qui ne maîtrise pas ces concepts , d’utiliser la réputation de rigueur et l’autorité des « sciences dures » au service de discours creux qui prennent ainsi l’apparence de la profondeur. Ce qu’on appelle l’imposture intellectuelle.

Car bien des défenseurs de ces intellectuels s’abritent derrière l’effet puits de ces discours, prétendant que si ceux-ci paraissent si ésotériques, c’est parce qu’ils manient des notions extrêmement complexes et donc inaccessibles au commun des mortels, donc…à de vulgaires « scientistes » rationalistes que seraient Sokal et Bricmont qui n‘auraient pas de légitimité pour juger de leur pertinence…

Certes, mais ceux-ci sont tout de même fort bien placés pour juger de la pertinence des concepts mathématiques malmenés par ces auteurs « profonds » et « complexes » ! Tout d’autre part dans les discours autopsiés par Sokal et Bricmont évoquent la technique du nuage d’encre , où un passage obscur, donc « profond« , est étayé par une explication encore plus obscure , donc encore plus « profonde », convaincant le lecteur d’avoir à faire à une intelligence forcément supérieure qu‘il ne saurait juger.

Sokal et Bricmont reconnaissent pourtant que du côté des sciences « dures », « la plupart des exposés scientifiques sont trop techniques pour être accessibles aux non-experts; la difficulté est d’habitude réelle (mais pas toujours-souligné par moi-). »

Ce pas toujours est très important. En effet, il est indiscutable par exemple que les sciences de la nature utilisent un langage compliqué, un formalisme intransigeant qui rebutera le profane et un appareil mathématique et statistique hors de sa portée. Le non-expert ne peut donc déchiffrer directement bien des exposés scientifiques et encore moins se prononcer sur leur validité ou trancher des controverses. La spécialisation en sciences est par ailleurs telle que mêmes des scientifiques d’une discipline proche sont dès lors qu’ils sortent de leur domaine des non-experts, guère plus fondés à trancher des controverses que des citoyens lambda.

Pourtant, malgré cette réalité indiscutable, il existe de grandes différences entre la complexité réelle de la science et les discours pseudo-savants évoqués plus haut :

1) Si certains exposés scientifiques sont inaccessibles au profane, les experts au moins ont la possibilité de s’accorder sur la définition de concepts utilisés parce que ceux-ci sont rigoureux . A l’évidence, deux lacaniens ne peuvent pas s’accorder sur la définition de l’ « espace de la jouissance » , et ne feront que lâcher de nouveaux nuages d’encre pour justifier ceux de leur maître à penser.

2) Le recours à l’analogie est légitime quel que soit le domaine, encore faut-il qu’elle n’entraine pas de confusion et que l’auditeur ou le lecteur comprenne qu’il ne s’agit que de cela, d’un raccourci utilisé pour aider à la compréhension, d’une métaphore d’un phénomène qu’il ne confondra pas avec le phénomène lui-même.

3) Il existe même pour des théories scientifiques complètes la possibilité de faire œuvre minimum de vulgarisation, de permettre à un public non expert relativement large de comprendre au moins approximativement ce dont il est question. A l’inverse, on ne peut vulgariser des théories pseudoscientifiques et parfois même totalement dépourvues de sens. On n’explique pas ce qui n’a pas de sens, on gagne généralement des adeptes en leur servant un discours ésotérique qui peut leur donner le sentiment d’appartenir à une élite.

Qui ne verrait pas là de différence entre la démarche scientifique et celle par exemple de Lacan ?  Est-ce vraiment un hasard si on peut lire chez lui que « parler de l’espace de la jouissance , c‘est une topologie» tandis qu’à ma connaissance, aucun mathématicien n’a cherché à décrire des objets de la topologie à partir de l’espace de la jouissance et de la structure du névrosé !

Anton Suwalki


(1)            Impostures intellectuelles paru en première édition en 1997. Pseudosciences et postmodernisme, adversaires ou compagnons de route? , paru en 2005.

http://www.amazon.fr/Pseudosciences-postmodernisme-adversaires-compagnons-route/dp/2738116159

(2) voir dans nos liens : tout sur l’affaire Sokal

(3)  précisons que Sokal et Bricmont ne se prononcent pas ici sur la valeur scientifique ou pseudoscientifique de la psychanalyse, ceci n’étant pas l’objet de leur essai. Cette appréciation n’engage ici que le rédacteur de ce papier, et pas Sokal et Bricmont .

         (4) les nombres imaginaires sont les solutions théoriques à des équations polynomiales qui n‘ont pas de solution dans R, l’ensemble des nombres réels. Des nombres imaginaires qui seraient la solution de racines carrées négatives (ici s= Ö (-1) ).

 

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commentaires

anton suwalki 28/11/2008 15:19

Eh bien cher Joseph merci pour vos compliments , on tâchera de ne pas vous décevoir. Ces derniers temps, j'ai effectivement moins publié, ayant eu quelques semaines mouvementées. Le rythme un peu plus soutenu d'il y a quelques mois devraient reprendre.
Cordialement
Anton

Joseph 27/11/2008 16:14

Je suis nouveau sur votre forum, je l’ai découvert par le forum zététique ainsi que par le blog de Fabien Besnard.
Je ne suis ni scientifique, ni enseignant, plutôt un citoyen lambda.
Je lis avec beaucoup d’attention vos différents sujets, qu’il s’agisse de la défense du rationalisme, d’un parti-pris résolument scientifique, de la critique de la pseudoscience (astrologie / paranormal) ou d’une certaine forme d’écologie que je qualifierais d’intégriste.
Vous lire fait un bien fou.
Quelle chance d’avoir un éclairage pondéré à propos des OGM.
Le contraste est saisissant entre vos analyses rigoureuses et le discours exacerbé (militant ?) des anti-OGM qui citent des études dans Greenpeace ou d’autres organismes dont le moins qu’on puisse dire est que ces agences sont loin d’être équilibrées (ne retenant que des faits à charge, peu scrupuleux dans les protocoles).
Bravo pour vos différentes contributions (les commentaires sont un véritable régal à lire), bravo aussi pour votre patience pour continuer à répondre à certains interlocuteurs qui défendent des points de vue opposés.
Rigueur, persévérance, courtoisie : vous êtes de véritables antistress. C’est mieux que la poudre de perlimpinpin. Dommage qu’il faille attendre quelquefois longtemps pour qu’apparaissent de nouveaux sujets.
Je ne suis pas venu blablater dans l’espoir secret de faire émerger de nouvelles rubriques plus légères.
Néanmoins, sachez qu’un nouveau danger nous guette (après les nanoparticules) : les phtalates.
A quand les préservatifs free from, dépourvus d’allergènes et biodégradables ? Il y a tellement de chevaux de bataille que les adeptes du green thinking se doivent d’enfourcher.
Vous n’êtes pas au bout de vos peines, mais vous faites œuvre de salubrité publique.