« Science Prolétarienne » (2) : Gilles Questiaux nous répond .
En réponse à notre interpellation sur « la science prolétarienne » :
http://imposteurs.over-blog.com/article-21082895.html
Gilles Questiaux nous a adressé ce commentaire. Comme promis , je le publie en article. Les désaccords demeurent nombreux malgré certaines clarifications apportées par Gilles, appelant à poursuivre ce débat qui consituera le feuilleton de l'été.
Anton Suwalki
Gilles Questiaux :
Sympathique interpellation, qui nécessite néanmoins plusieurs précisions.
1) Je ne suis pas membre d'un courant oppositionnel au PCF, je participe à la tentative en cours d'organiser un front d'opposition interne à la liquidation du PCF, ce qui est différent. Pour ceux
que ça intéresse, voir le blog Réveil communiste", lien sous le commentaire. Ce qui rigolo mais un peu fatigant à la longue, c'est que les marxistes léninistes purs et durs que je côtoie dans
cette entreprise ont aussi la manie d'anathémiser leurs adversaires en mettant en doute leurs capacités intellectuelles au moindre désaccord.
2) Sur la "science citoyenne" je ne sais pas ce que c'est, donc je ne peux rien en dire. Mais l'association des deux mots me fait dire ceci : le citoyen lambda, souvent se sent extrêmement démuni
par rapport au discours des scientifiques, et ce sentiment d'être exclu peut être vécu de manière désagréable, surtout si cela réactive les frustrations de l'échec scolaire devant les maths, la
physique. D'où ressentiment. Aggravé du fait que des intervenants présentés comme des scientifiques justifient sans arrêt des choix politiques réactionnaires (Claude Allègre par exemple). Avec
l'accroissement de la spécialisation, des scientifiques eux-mêmes peuvent se trouver dans cette situation (qui d'ailleurs n'empêche nullement les progrès de la science "bourgeoise"). J'ai un peu
le sentiment que votre blog ne cherche pas seulement à se donner du bon temps en critiquant les fumisteries, mais cherche aussi à cééer une plateforme d'échanges culturels entre scientifiques ou
amateurs éclairés non spécialistes pour éviter l'éclatement définitif et le naufrage de la communauté scientifique. En ce sens la "science citoyenne", c'est vous.
3) Sur Lyssenko, je renvoie à l'excellent ouvrage de Dominique Lecourt sur la question, que je n'ai pas étudiée en détail. Je signale aussi son ouvrage : "Une crise et son enjeux". (1973), sur
Matérialisme et Empiriocriticisme.
4) La "science prolétarienne" dont je parle de manière un peu provocatrice, admettons-le, est potentielle, non actuelle: il s'agit essentiellement de l'orientation des priorités de recherche dans
l'intérêt des peuples (et donc des non-spécialistes), et dans la constitution réelle d'une culture scientifique vulgarisée et accessible au plus grand nombre dont les fausses sciences qui
pullulent montrent la demande et la nécessité. Je pense que cette science produirait en définitive des concepts et des résultats bien différents même si ça ne changerait rien pour le VIH. Je
crois que le "point de vue prolétarien" n'a guère de chance de se révéler pertinent, plus qu'un autre, en tout cas, en cosmologie ou en génétique, mais qu'il risque par contre de devenir
incontournable dans toutes les sciences sociales. En fait, le point de vue prolétarien appliqué, c'est le matérialisme historique. Sur Réveil Communiste il y a plusieurs textes concernant les
chercheurs en histoire marxiste, l'histoire marxiste, et Carlo Ginzburg, historien italien qui s'est attelé à la critique du relativisme en histoire, où c'est plus difficile à faire qu'en
physique nucléaire.
5) Les intervenants dans le discussion sur le texte de mon camarade Gilles Mercier (chercheur de métier, ce que je ne suis pas, je suis ni plus ni moins prof d'histoire dans l'enseignement
secondaire), et plus encore votre texte ci-dessus sont pénétrés de la conviction qu'il existe un idéal et une vérité scientifique au dessus de la mélée de la lutte des classes. Je suis certain
que non. Je pense que vous partagez tous ce que le philosophe Pierre Raymond ("Logique et matérialisme dialectique") appelle "l'idéologie de la rigueur" et que votre sujet kantien se mire dans
des objets idéaux qu'il construit lui-même. La mise en cause de notre narcissisme nous est toujours désagréable, mais il serait bien peu rationnel d'en conclure que le narcissisme n'existe pas,
dans le discours scientifique, comme ailleurs.
Je suis ignare en mathématiques, mais j'ai entendu parler d'une école intuitionniste, pour laquelle les preuves obtenues par assistance de calculs informatiques ne seraient pas acceptable. Ceci
non pour prendre position (moi, ça ne me gêne pas qu'on utilise des ordinateurs pour prouver des théorèmes) mais pour dire que l'établissement de la certitude de posséder cette vérité
scientifique absolue qui vous sert en quelque sorte de fond de caisse intellectuel, (et à ceux qui vous ont décernés vos diplômes et vos doctorats) est loin d'être évident. Vous me faites un peu
penser au loup de Tex Avery qui veut traverser un précipice en clouant une planche au bout d'une autre, voire en courant dans le vide.
Le matérialisme pour moi, ce n'est pas croire qu'il existe au fond des choses une substance matérielle, c'est le principe que le donné est antérieur à la pensée, et la règle méthodologique
d'expliquer, comme dit Auguste Conte, (et Rabelais!) le supérieur par l'inférieur, c'est à dire en l'occurence l'homme non par le sujet kantien (celui qui a les mains propres parce qu'il n'a pas
de mains) mais par ses besoins matériel et ses pulsions sexuelles.
6) sur Freud qui manifestement n'est pas en odeur de sainteté parmi vous, je me surprends à utiliser très souvent des concepts qui viennent de lui directement ou indirectement. Je ne sais pas si
cela fait de moi un "mal-comprenant", mais je crois me souvenir que l'un des critères de validité d'une hypothèse scientifique est sa fécondité, aussi peu rigoureux qu'il paraisse (comme le
rasoir d'Ockham aussi d'ailleurs)
Voilà, si vous estimez que ce message mérite quelque considération, vous pouvez faire comme moi, lorsque je trouve un commentaire intéressant sur Réveil : je le publie en copie collée en tant
qu'article.
(J'aurais pu dire bien des choses aussi sur la psychiatrie du temps de Freud, mais après tout laissons les freudiens, s'il y en a, s'en occuper. C'est déjà bien ici qu'on puisse prononcer le nom
de Lénine, sans se faire censurer)
Cordialement,
Gilles Questiaux