Les écologistes radicaux et Malthus (1)
Vous avez dit Bombe P ?
Vers 1830, la population mondiale atteignait un milliard d’habitants. Il lui avait
jusque là fallu des millénaires, depuis l’Antiquité jusqu’à l’époque moderne pour doubler. Jusqu’au dix-huitième siècle, son rythme d’accroissement était extrêmement lent : la natalité
atteignait le maximum physiologique lié à la fécondité autour de 45-50 pour mille, mais dépassait à peine en temps normal la mortalité. Disettes, famines, et grandes épidémies venaient
régulièrement gommer l’excédent de population péniblement dégagé au cours des années ordinaires.
Or si la population mondiale avait mis des millénaires pour atteindre le premier milliard d’individus, elle atteignait 3 milliards en 1960. Elle avait triplé en 130 ans. Il ne lui a fallu que 40 ans supplémentaires pour passer à 6 milliards peu avant l’an 2000. Elle a davantage progressé en nombre en 40 ans que pendant tout le reste de l’histoire !
N’y a-t-il pas matière à tirer la sonnette d’alarme, comme le font certains écologistes depuis les années 70 , à la suite de René Dumont ?
Les chiffres font rapidement peur quand on manie des chiffres en milliards. Mais une population qui double en 40 ans , c’est à peu près un taux d’accroissement annuel moyen de 17 pour mille. Imaginons donc un modèle réduit d’humanité de 1000 êtres disposant des ressources naturelles en proportion et de tout le savoir faire technique existant aujourd’hui . Une telle population passerait de 1000 à 1017 l’année suivante, puis à 1035 etc….passant enfin de 1967 à 2000 au bout de 40 ans. Qui pourrait vraiment y voir péril en la demeure ? L’accroissement de la population au cours des dernières décennies s’est accéléré par rapport au 19ème siècle et à la première moitié du 20ème siècle pour des raisons structurelles : c’est dans la partie la plus peuplée de la planète que s’est produit la transition démographique , liée à la diminution de la mortalité, constatée essentiellement dans les pays « riches » auparavant. Or le rythme d’accroissement a sensiblement diminué depuis en particulier en Asie et en Amérique Latine, mais également dans une moindre mesure en Afrique.
En revanche 9 sur 10 des humains supplémentaires à venir naîtront dans des pays du Sud, et pour beaucoup dans des pays qui peinent déjà à nourrir la population actuelle. L’essentiel des peurs ne viennent-elles pas de ce fait et de la peur des multitudes affamées ? En fait d’une pression démographique, il s’agit surtout d’une pression voire une injonction au développement économique. Car les populations du Tiers-Monde n’ont pas seulement besoin de survivre, elles ont droit d’accéder à un niveau de consommation que le progrès technologique a autorisé dans les pays du Nord, malgré les inégalités. Or c’est ce développement que les écologistes les plus radicaux prétendent interdire !
La prise de pouvoir médiatique par les écologistes depuis quelques années « libère la parole » et permet de plus en plus à des idées sorties d’un autre âge de s’exprimer au plein jour. Certains écologistes radicaux peuvent désormais dire haut ce qu’ils pensaient tout bas, distillaient par ci et par là, mais sans jamais l’assumer vraiment. Notre célèbre gourou anti-OGM , Gilles-Eric Séralini se plait à montrer dans ses conférences des graphiques chocs démontrant l’inéluctable explosion de la « bombe P ». Un livre signé Michel Tarrier vient de paraître qui s’intitule carrément « Faire des enfants tue » (1). L’écologie profonde, qui considère l’espèce humaine comme une espèce n’ayant aucun droit particulier (les criquets n’ont sans doute pas ce genre de problème de conscience!) dans une nature pensée religieusement et vénérée (3). Dans cette optique l’homme et sa diabolique capacité d’utiliser les forces de la nature pour « prospérer » en quantité et en qualité, voilà l’ennemi. L’homme n’étant plus au centre de sa problématique, il se préoccupe non pas de résoudre les problèmes réels et de tous ordres que pose l’accroissement de la population mondiale, mais de mettre un terme à celui-ci.
Nous allons essayer de resituer cette résurgence de ces idées anti-populationnistes dans l’histoire des conceptions et des théories sur la population, de comprendre en quoi elles se rapprochent des idées dites malthusiennes et en quoi elles en diffèrent. Nous tenterons enfin de conclure en discutant la pertinence de ces idées et en mettant en évidence les dangers d’une telle idéologie.
Un bref aperçu historique (3):
1) les idées populationnistes
Soulignons le progrès immense qu’a représenté au niveau individuel pour les femmes la libéralisation de la pilule et de l’avortement, leur permettant de contrôler leur sexualité, leur fécondité, et de ne pas être condamnée à la grossesse permanente.
A l’opposé la mise en œuvre de mesures visant à contrôler le niveau global de la population a été souvent vouée à l’échec, et presque toujours basée sur l’ intervention très autoritaire de l’État.
Dans l’histoire européenne les conceptions démographiques ont beaucoup plus souvent été populationnistes qu’anti-populationnistes. Il faut dire qu’une population nombreuse était considérée comme synonyme de la puissance du prince. Dans cette optique l’immigration n’était pas considérée comme un danger, bien au contraire.
Dans la Rome antique, la puissance de l’Empire exige une armée toujours plus nombreuse et l’extension territoriale écarte tout danger de surpopulation. C’est au contraire le dépeuplement des campagnes qui inquiète : une population nombreuse afflue vers les grandes villes en quête d’emplois alors que ceux-ci sont essentiellement détenus par les esclaves. Jules César distribue des terres en Campanie aux pères de 3 enfants. La hantise du dépeuplement se poursuit avec Auguste qui procède à de nombreuses naturalisations et affranchissements d’esclaves pour l’enrayer. Soucieux de la diminution du poids de l’aristocratie romaine, il promulgue des mesures sévères contre les célibataires (assouplies par la suite).
Au moyen âge, les idées sur la population sont celles du christianisme et de ses théologiens. Si la vertu suprême réside pour l’élite dans la chasteté, celle du commun des mortels est de se marier et de procréer : « La contemplation remplit le paradis, le mariage remplit la Terre ». Dès Saint-Augustin, « l’honneur conjugal est dans la chaste et légitime génération des enfants ». L’Église condamne l’infanticide et l’avortement, mais plus largement toute action tendant à limiter le nombre d’enfants.
A l’époque du mercantilisme et des physiocrates, le populationnisme ne faiblit pas. Les progrès de l’agriculture n’ont pas encore délivré leur excédent de main d’œuvre qui fournira les bras de la Révolution Industrielle. C’est la croissance démographique qu’on charge de fournir une main d’œuvre suffisante aux manufactures naissantes. Au 16ème et 17ème siècle, la période est à l’optimisme populationniste : plus de population, c’est plus d’activité économique et plus d’échanges. Selon Jean Bodin « il ne faut jamais craindre qu’il y ait trop de sujets, car il n’y a richesse ni force que d’hommes ».
Par ailleurs se forment un peu partout en Europe les puissantes monarchies centralisées qui remplacent progressivement les pouvoirs féodaux dispersés. Ces monarchies ont besoin d’hommes pour leurs administrations et leurs armées. Charles Quint s’inquiète à la fin du XVIème siècle de la dépopulation de l’Espagne. Des mesures d’encouragement à l’immigration seront prises. En France, Barthélémy de Laffemas préconise de stimuler la natalité et d’interdire l’émigration sous peine de confiscation des corps et biens. Colbert, ministre de Louis XIV , prendra des mesures pour attirer les artisans étrangers et d’autres pour encourager le mariage « sources fécondes de la force et de la grandeur des États ».
Malgré quelques voix discordantes, les doctrines et les politiques populationnistes ont très clairement dominé en Europe jusqu’à la fin du 18ème siècle, avant la parution de l’ Essai sur le Principe de Population de Thomas Robert Malthus en 1798. Celui-ci n’est pourtant pas le fondateur des doctrines anti-populationnistes : des philosophes grecs avaient 2000 ans avant lui préconisé un contrôle sévère de la population. Nous verrons que si les populationnistes fondaient leurs vues sur le soucis de puissance politique, les anti-populationnistes depuis Platon jusqu’à Malthus sont avant tout préoccupés par les « classes dangereuses » et la nuisance à l’ordre social que représente à leurs yeux la multitude.
2) les idées anti-populationnistes des philosophes grecs :
La conception de la cité idéale par Platon ne pouvait aller qu’avec l’idée d’un nombre idéal de citoyens peuplant la cité. Il s’agit certes d’éviter leur insuffisance, mais également tout excès de population qui irait à l’encontre de l’ordre public rêvé. Conformément à cette vision typique de la philosophie grecque, faite de proportions idéalisées dans lesquels on voulait faire rentrer le monde réel, la population idéale de Platon est précisément chiffrée et stationnaire. Il fixe cette population à 5040 citoyens, les femmes enfants et les esclaves étant décomptés à part. Pourquoi 5040 ? Parce que ce nombre est le produit des 7 nombres premiers, ce qui doit permettre la meilleure administration possible des citoyens. Cet optimum devrait être maintenu grâce au recours à l’émigration forcée en cas de surnombre. Platon est également précurseur de l’eugénisme puisqu’il préconise l’élimination des nouveau-nés mal conformés et la sélection des « meilleurs » géniteurs .
Aristote , sans enfermer la population dans les nombres magiques de Platon, partage cette conception de limiter la population afin qu’elle ne soit pas cause de crimes et de révolutions. Il préconise l’infanticide et l’avortement et d’assurer la qualité des enfants en limitant l’âge de procréation des hommes entre 35 et 55 ans.
3) La doctrine anti-populationniste de Thomas Robert Malthus :
Les idées démographiques de Malthus sont à des années-lumière des proportions parfaites et de l’idéalisme grec. Bien que ses idées soient par ailleurs imprégnées de la prude morale anglicane, les arguments développés sont de nature matérialiste et non de nature religieuse. Son Essai sur le principe de population paru en 1798 intervient alors que l’essor de la population anglaise est déjà bien établi, et que la révolution industrielle en marche ne réduit pas la misère des pauvres qui s’entassent dans les villes, bien au contraire . Or des lois sociales d’assistance aux nécessiteux ont été récemment voté en Angleterre, provoquant une hausse des impôts des possédants que ceux-ci ne voient pas d’un bon œil. Pour Malthus ces lois sont non seulement inefficaces mais nuisibles : les sommes conscrées à l’assistance ne produisent pas davantage de blé mais davantage de pauvres !
Pour Malthus, sans obstacle, une population doublerait tous les vingt ans, s’accroissant selon une raison géométrique, tandis que les moyens de subsistance ne peuvent au mieux s’accroitre selon une raison arithmétique.
« la race humaine croitra (sans les obstacles) selon une la progression 1,2,4,8,16,32,64,128,256; tandis que dans le même temps les moyens de subsistances croîtront selon une progression de 1,2,3,4,5,6,7,8,9. Au bout de siècles, population et moyen de subsistance seront dans le rapport de 256 à 9 ».
Une situation évidemment impossible.
C’est pourquoi existent naturellement des obstacles qui viennent réguler cette disproportion : ils « tendent par le vice et le malheur à abréger la durée naturelle de la vie de l’homme :les métiers malsains, les travaux rudes et pénibles, l’extrême pauvreté, la mauvaise nourriture des enfants, l’insalubrité des grandes villes, les excès en tout genre, enfin la famine et les épidémies, la guerre, la peste et les famines » .
A côté des fléaux qui régulent la surpopulation au prix de souffrances immenses, il y a les obstacles préventifs, ceux que la contrainte morale pourrait dicter à l’homme qui ne devrait pas « mettre au monde des enfants qu’il n’est pas en état de nourrir ». Contrainte qui pourrait se concrétiser dans le recul de l’âge du mariage voire la chasteté dans le mariage.
L’assistance est donc inefficace et totalement illusoire, la pauvreté et la stagnation des ressources des pauvres autour du minimum de subsistance inéluctable : que le nombre de travailleurs viennent à augmenter au-delà des tâches à accomplir, et les salaires baisseront en dessous du minimum de subsistance jusqu’à ce que l’équilibre naturel de la misère soit rétabli.
Pessimisme extrême, réalisme, ou cynisme total ? Les proportions respectives de ces ingrédients sont difficiles à établir. Le fait est que malthusianisme « mécanique » fonctionne si une population s’accroit plus vite que ses subsistances et qu’elle ne reçoit aucune aide. Mais la défense de la thèse de la croissance seulement arithmétique des subsistances est sans doute liée à la défense de la rente et des propriétaires fonciers qu’a ultérieurement préconisée Malthus contre l’économiste Ricardo. Et si Malthus prétend inoculer la morale et l’abstinence chez les pauvres, pour leur éviter la pauvreté la plus sordide et la dépendance, sa compassion reste très limitée : Il propose ainsi de les maintenir par le niveau des salaires un peu au-dessous du niveau de subsistance !
Et au-delà des considérations économiques, il y a très nettement la méfiance des « classes dangereuses » dont les effectifs s’accroissent avec le capitalisme en plein essor : « la populace, qui est généralement formée par la partie excédentaire d’une population aiguillonnée par la souffrance mais qui ignore la vraie cause de ses maux, est parmi tous les monstres, le plus redoutable ennemi de la liberté. Elle fournit un aliment à la tyrannie, et au besoin la fait naître. »
Quoiqu’il en soit, les pronostics de Malthus se sont largement avérés faux jusqu’à nos jours. Il convient de comprendre pourquoi.
A suivre
Anton Suwalki
(1)http://www.amazon.fr/Faire-enfants-tue-Eloge-d%C3%A9natalit%C3%A9/dp/2842744403
(2) lire à ce sujet l’intéressant dossier d’Alerte environnement sur Ecologie et religion :
http://www.alerte-environnement.org/dossier-special-ecologie-et-religions/
(3) Sources consultées sur l’histoire des idées démographiques :