OGM : ignorance et escalade d’engagement ! Par Philippe Joudrier
Dans un article récent du Monde « Les OGM, une solution à la famine ? »
(16/02/08) trois biologistes ‘non-moléculaire’ (P-H. Gouyon, Y. Le Maho, M. Dufumier) critiquent les propos de « 6 éminents biologistes moléculaires » (article du Monde du 31/01). Les propos de ces trois personnes ne sont d’ailleurs qu’un moyen de plus de faire de la propagande anti OGM.
Il ne m’appartient pas évidemment de répondre à la place de ces 6 biologistes (A. Boudet, M. Caboche, M. Delseny, R. Douce, C. Dumas, G. Pelletier) ni de prendre leur défense car ils pourraient le faire eux-mêmes aisément. Je ne pourrais pas plus obtenir un droit de réponse dans le Monde n’étant pas cité ou mis indirectement en cause. J’avais initialement envisagé de leur répondre directement…mes nombreuses expériences de réponse directe à des antis notoires (GE Séralini, A Apoteker, C Vélot, Kastler) m’ont montré qu’ils ne répondent pas, tout simplement. C’est pourquoi, il me paraît plus important de faire connaître cette réponse à un plus grand nombre via un site internet.
Philippe Joudrier
Pour des raisons de commodités, je vais répondre en rappelant les passages
commentés.
PHG, MD, LM :
« Six éminents biologistes moléculaires vantent, dans les colonnes du Monde (daté 31 janvier), "les résultats spectaculaires de la biologie moléculaire des plantes" et défendent l'idée que ces techniques seront indispensables pour nourrir les 9 milliards d'êtres humains de demain. Une telle prise de position, dans le contexte des débats actuels, appelle quelques commentaires. »
PJ : Que des scientifiques se sentent concernés par ces questions est éminemment louable. Ils ne laissent pas entrevoir le fait que seule leur discipline serait capable de résoudre la faim dans le monde.
D’ailleurs le titre de leur article ne laissait pas supposer qu’il allait traiter de ce sujet !
Dans tous les cas, cela ne voudrait pas dire pour autant qu’ils n’en tiendraient pas compte ?
Sans doute le fait d’être un biologiste moléculaire empêche de penser à d’autres problématiques et notamment celles qu’ils prétendraient contribuer à résoudre !
PHG, MD, LM :
« Disons-le tout net, il y a en effet de sérieux doutes sur le fait que les OGM représentent la solution ‘magique’ »
PJ : Ont-ils jamais parlé de solution magique ?
PHG, MD, LM :
« Aux problèmes de sous-nutrition dans notre monde. Il y a de plus des risques avérés et de nombreuses incertitudes liés à la culture de ces OGM. »
PJ : Des risques avérés, mais lesquels ?
Si dans la catégorie des risques avérés, vous mettez la pollinisation croisée … alors oui, mais en quoi cette pollinisation croisée crée t’elle un risque supérieur à celle qui a toujours existé et qui existe toujours avec les Plantes non-GM ? Si tant est que cela soit un risque ? On était d’ailleurs dans la quasi impossibilité de la mettre en évidence (avant l’ère des OGM) mais ce n’est pas pour autant qu’elle ne s’est pas produite et qu’elle a arrêtée de se produire avec l’arrivée des PGM !
Un dommage économique (perte de label) oui, sans doute, mais un risque ? En quoi serait-il différent et spécifique de ce qui s’est toujours fait et passé ?
PHG, MD, LM :
« Concernant les problèmes relatifs à la faim et à la malnutrition dans le monde, ce ne sont pas les disponibilités alimentaires qui font globalement défaut. La question est directement liée à l'inégale répartition des ressources. »
PJ : Merci de le leur rappeler, ils ne le savent sans doute pas !!!
PHG, MD, LM :
« Une part croissante des céréales et des protéagineux produits dans le monde est destinée de préférence à l’alimentation animale plutôt qu’à la nourriture des moins fortunés. Les deux tiers des personnes qui souffrent de la faim dans le monde sont des paysans qui n’ont guère les moyens de produire par eux-mêmes de quoi s’alimenter correctement. »
PJ : Et vous pensez, honnêtement, que les signataires de l’article sur lequel vous faites des commentaires ignorent tout cela !!!
PHG, MD, LM :
« L'accroissement de leurs revenus suppose bien un accroissement de leur productivité, mais les agronomes s'accordent pour dire que le potentiel génétique des plantes cultivées ne représente que très rarement le facteur limitant de celles-ci. Il existe d'ores et déjà des techniques qui leur permettraient d'accroître leurs rendements à l'hectare à des coûts monétaires et environnementaux relativement faibles. Mais la question n'est pas tant celle de "l'amélioration variétale" que celle d'une utilisation plus intelligente des cycles biologiques du carbone, de l'azote et de multiples éléments minéraux au sein des écosystèmes cultivés. »
PJ : Et en quoi ces problématiques ne feraient pas partie de l’amélioration variétale ? elles font justement partie des préoccupations permanentes du sélectionneur et depuis longtemps !
PHG, MD, LM :
« L'étude de la façon dont les OGM actuels sont en ce moment introduits dans les pays du Sud montre les risques induits. L'extension de la monoculture du soja transgénique dans les savanes du Brésil jusqu'aux confins de la forêt amazonienne se traduit déjà par une dégradation des sols et des pertes considérables de biodiversité. »
PJ : Il faudrait s’entendre sur le terme biodiversité, mais plus encore, on ne voit pas très bien en quoi le fait que le soja soit transgénique aurait une action spécifique sur une perte de biodiversité par rapport à un soja non-GM.
Je n’imagine pas une seconde que les auteurs de ces commentaires voudraient faire croire à leurs lecteurs que cela ne se serait pas produit si le soja n’avait pas été GM !
PHG, MD, LM :
« L'épandage des herbicides associés à ces OGM constitue une sérieuse menace pour les cultures vivrières environnantes. Si, dans l'avenir, on produisait des génotypes capables de résister à la sécheresse ou à la salinité des sols, il est exact que ces gènes pourraient être utiles, mais à la condition qu'ils soient fournis aux paysans et intégrés dans leurs variétés en conservant leur diversité. »
PJ : Oui mais pour cela, il faudrait et d’une que les faucheurs ne réduisent pas à néant les essais destinés à évaluer ce type de plante (cas l’an dernier d’un maïs tolérant la sécheresse de Limagrain).
Et de deux, il faudrait parallèlement laisser le temps aux semenciers d’en mettre plusieurs simultanément sur le marché !
PHG, MD, LM :
« Si au contraire, comme c'est actuellement le cas avec les OGM pesticides, on les amène à ne cultiver qu'une ou quelques variétés industrielles sur de grandes surfaces, on les conduit à un désastre écologique à moyen terme. »
PJ : L’expression « désastre écologique » est sans doute un peu forte (mais classique dans le discours) car en quoi la culture de toutes les SAU d’un pays (quelles que soient les plantes cultivées) ne modifient pas de manière similaire cette biodiversité.
De plus, et à nouveau, le concept de « OGM pesticides » est repris suivant là l’expression favorite d’un médiatique anti-OGM !
Je suis inquiet de voir que vous puissiez, vous aussi, l’utiliser !
Cela voudrait-il dire que vous n’avez jamais réalisé que toutes les plantes (comme sans doute tous les organismes vivants) sont « à pesticides » ?
Ne savez vous pas que l’on a identifié chez Bacillus thuringiensis plus de 250 toxines rien que pour les Cry sans compter une vingtaine de toxines Cyt et sans doute bien d’autres encore non encore recensées !
Vous avez l’air d’ignorer alors que les graines (mais pas seulement cet organe) sont bourrées de pesticides … Avez-vous entendu parler des PR (Pathogenesis Related) protéines ?
Ce qui est simplement fait (et, donc rien de révolutionnaire là-dedans, on ne fait que copier ce qui existe déjà), c’est de donner à la plante une protéine insecticide qu’elle n’avait pas dans sa panoplie pourtant déjà bien fournie !
PHG, MD, LM :
« Ajoutons à cela le fait que les OGM sont brevetés, ce qui prive les paysans de la propriété de leurs semences. Il s'agit là de risques avérés, on n'est plus dans la précaution mais bien dans la responsabilité directe vis-à-vis des producteurs du monde entier. »
PJ : Vous semblez ignorer, (ce qui serait particulièrement grave à votre niveau mais comme je ne le crois pas, vous mentez alors par omission vis à vis des lecteurs), qu’il y a maintenant plusieurs décennies que tout cultivateur d’hybrides F1 (bien que propriétaire des graines qu’il récolte) ne va pas « s’amuser » à les ressemer ! Et que donc il rachète chaque année de la semence.
Et en quoi cela a t-il représenté un risque depuis cinquante ans ?
Mieux que cela, certains agriculteurs ont bien compris, mêmes pour les plantes autogames, qu’il était plus satisfaisant de renouveler jusqu’à 30% de leurs semences chaque année afin de financer les semenciers qui leur fourniront les nouvelles semences dont ils auront nécessairement besoin demain ! (obtenir une nouvelle semence, c’est beaucoup d’argent et surtout beaucoup de temps !).
Dans tous les cas, cela ne relève certainement pas de risques avérés. En quoi cela est-il un risque ? pour quoi ? pour qui ?
PHG, MD, LM :
« Si l'on ajoute à cela qu'il existe des incertitudes concernant la toxicité pour les êtres humains ou les écosystèmes des pesticides produits par les OGM ou utilisés grâce à eux, on voit que le tableau idyllique où les biotechnologies constituent "la" solution aux problèmes de la production agricole mondiale s'effrite. »
PJ : Heureusement, vous avez ici l’honnêteté intellectuelle de parler d’ « incertitudes », on n’est donc pas cette fois ci dans le risque avéré.
Il ne faudrait pas non plus laisser croire et d’une qu’il n’y a pas de différences entre un insecticide chimique de synthèse (qui ne fait pas de détail, au passage) et une protéine insecticide et de deux, que seules les PGM utilisent des herbicides !
PHG, MD, LM :
« Nous ne contestons pas le fait que les biotechnologies puissent être utiles à l'agriculture et il faut évidemment continuer une recherche de haut niveau dans ce domaine. »
PJ : Mais que toute ‘votre’ attitude négative depuis 10 ans (voire plus) a conduit à faire disparaître !, Certains des hiérarques de l’INRA « aiment » à dire qu’il n’y a plus un seul chercheur à l’INRA travaillant sur des OGM à vocation alimentaire. Résultat d’ailleurs d’une non-volonté d’avoir voulu les développer ces 15 dernières années en raison de la mauvaise perception qu’en avaient certains dirigeants eux-mêmes.
PHG, MD, LM :
« Mais, pour cela, il faudrait qu'elles soient utilisées dans des conditions qui réduisent les risques et garantissent leur utilité. Il faudrait que les scientifiques acceptent l'idée que le laboratoire dans lequel ils travaillent ne leur donne accès qu'à une toute petite partie du monde, et qu'une réflexion impliquant les diverses disciplines concernées - la biologie depuis l'ADN jusqu'aux écosystèmes, en passant par les organismes ainsi que les sciences économiques et sociales - permet de faire émerger des procédures d'utilisation acceptables de ces technologies. »
PJ :
Je vous remercie de nous dire ce que nous faisons déjà depuis longtemps et sans avoir attendu vos précieux conseils.
Vous en êtes encore au stade du discours cher aux antis : « oui aux OGM dans les labos, pas dans les champs » !
Vous demandez aux biologistes moléculaires de rester dans leur labo mais alors, pour vous, il serait alors temps de sortir un peu de l’hexagone et de constater qu’en 2007 c’est une augmentation des surfaces de 12% par rapport à 2006 pour atteindre 114,3 millions d’ha de PGM cultivées dans le monde sans poser le moindre problème sanitaire depuis 13 années de culture !
De plus, vous avez l’air d’imaginer que les seuls biologistes moléculaires (BM) seraient impliqués pour réaliser un OGM… Mais ce n’est malheureusement soit rien y connaître soit avouer son ignorance sur la chaîne des compétences qui sont nécessaires pour arriver à en obtenir un. Les biologistes moléculaires (BM) n’en sont que l’un des maillons.
Il faut, en effet, partir d’observations du terrain, repérer des génotypes ayant certaines caractéristiques, les BM ne font qu’une toute partie dans tout le processus créatif qui est sans doute la plus rapide et la plus simple (isoler des gènes, faire des constructions géniques et l’opération elle même de transgénèse qui déjà demande non plus les compétences de biologistes moléculaires mais de biologistes cellulaires).
Mais ensuite il faut toute sorte d’autres compétences : des biochimistes, des bioinformaticiens, des généticiens (plutôt des plantes qu’un généticien animal lorsqu’il s’agit de PGM), des agronomes (soucieux, eux aussi, de l’environnement), des sélectionneurs et s’entourer de compétences annexes mais indispensables en toxicologie, allergologie… !
PHG, MD, LM :
« Tant que nos collègues biologistes moléculaires prétendront qu'ils peuvent seuls régler les problèmes de la planète … »
PJ : C’est leur faire beaucoup d’honneurs !
PHG, MD, LM :
«… en ignorant les avertissements qui leur arrivent de l'ensemble des autres disciplines… »
PJ : Mais ils ne les ignorent aucunement comme rappelé ci-dessus !
PHG, MD, LM :
…ils ne seront pas crédibles.
Il faut d'ailleurs remarquer que dès que paraît un article présentant une recherche qui montre un effet négatif d'un OGM, on voit une foule de critiques s'élever qui contestent la validité de telle ou telle affirmation de l'article et clouent l'auteur au pilori (en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis, ceci est allé jusqu'au licenciement du scientifique concerné). »
PJ : Il est ici fait implicitement allusion à deux « affaires » :
L’affaire Pusztaï (chercheur retraité qui fait état publiquement de résultats non publiés, alors qu’il n’a même pas une position officielle dans le labo où il se trouve et qui ne respecte pas la déontologie de tout scientifique) et l’affaire Quist et Chapela !
Il n’est pas à votre honneur de défendre scientifiquement les « résultats » mis en avant par ces chercheurs ! Doit-on en conclure que vous auriez, en tant que reviewer, laisser publier de telles études ?
Faut-il rappeler que la revue Nature a, par deux fois dans son histoire, retiré des papiers qui avaient été publié (l’un de Benveniste sur la mémoire de l’eau et l’autre celui de Quist et Chapela justement).
PHG, MD, LM :
« Et si les défenseurs des OGM s'appliquaient cette sévérité à eux-mêmes ? Quelles preuves ont-ils de ce qu'ils avancent ? »
PJ :
Mais les plus de trente milles publications qui concernent les OGM (bilan de 2003) !
Un article récent de Nature Biotechnology comptabilisait 31848 publications (comptes arrêtées en 2003) sur les biotechnologies végétales, dont 30624 dans le domaine « science et technologie » et 1224 sur l'"alimentation, les aspects sociologiques, politiques, éthiques et légaux".
* Le fait qu’il n’a pas été possible de leur attribuer, à ce jour, un seul problème sanitaire avéré !
* Le fait qu’ils soient contrôlés sous toutes les coutures avant d’être mis sur le marché, ce que les variétés conventionnelles seraient bien en peine de pouvoir revendiquer et s’il y a eu des accidents, c’est justement avec des variétés conventionnelles !
* Le fait qu’aucun OGM n’est responsable d’aucun problème allergique alors que toutes les allergies alimentaires connues sont le fait de variétés obtenues par des méthodes d’amélioration conventionnelles.
PHG, MD, LM :
« Quelles études agro-écologiques leur permettent-elles d'affirmer qu'ils pourront nourrir la planète dans un contexte économique, agronomique et écologique qui sera celui de l'avenir ? »
PJ :
La question de « nourrir la planète » c’est bien plutôt les antis qui la mettent dans la bouche des « pros » pour faire simple. Le discours de ces derniers est plutôt de dire que la transgénèse est un outil qu’il serait dommage d’écarter car, il m’apparaît, là encore, étonnant de laisser transparaître une certaine ignorance de l’amélioration variétale.
* Pourriez-vous nous expliquer pourquoi chaque année et depuis des décennies, le catalogue des espèces cultivées s’enrichit chaque année de 300 à 400 nouvelles variétés (sur plus de 1000 testées d’ailleurs) ?
Car la question fondamentale à se poser est de savoir avec quelles méthodes obtient-on les nouvelles variétés dont nous aurons besoin demain ? et alors :
* Pourriez-vous nous expliquer en quoi la transgénèse est intrinsèquement plus dangereuse que la réalisation d’un simple croisement ? argument sous-tendu dans tous vos commentaires !
* Pourquoi, selon vous, un OGM est dangereux a priori ? Qu’ont ils de plus dangereux par rapport à tout nouveau génotype réalisé par tout autre méthode d’amélioration conventionnelle ?
Il me paraîtrait important qu’en tant que biologistes, vous répondiez à ces questions !
On pourrait citer, malheureusement, des dizaines de millions de cas (mais sans doute plus) de croisements naturels qui ont conduits, conduisent, (et continueront à conduire) à des catastrophes… il suffit de prendre comme exemple l’espèce humaine !
PHG, MD, LM :
« Nous attendons qu'avec un tout petit peu d'humilité chaque discipline vienne contribuer à l'avenir de l'humanité en se donnant le mal de tenter de comprendre que seule une coopération entre les différents champs du savoir permettra réellement d'avancer avec sagesse sur ces questions d'une grande complexité. »
PJ : C’est vrai, on est au moins d’accord là dessus puisque c’est déjà une réalité (cf. supra) et depuis longtemps. Mais on se demande bien aussi comment tous les hommes au cours des siècles précédents ont réussi à faire (et pas si mal que cela d’ailleurs) avec ‘100 000’ fois moins de connaissances de ces questions complexes qu’aujourd’hui !
Par ailleurs, il eut été certainement plus intéressant de nous dire qu’elles sont les disciplines manquantes dans ce processus d’amélioration variétale qui pourraient plus efficacement contribuer à un meilleur avenir de l’humanité.
Marc Dufumier est professeur à AgroParisTech ;
Pierre-Henri Gouyon est professeur au Muséum national d'histoire naturelle et à l'Ecole polytechnique ;
Yvon Le Maho est directeur de recherches au CNRS et membre de l'Académie des sciences.
Philippe Joudrier est chargé de mission INRA, expert OGM à l'Agence Française de Sécurité Sanitaire des Aliments.