Une nouvelle tendance dans le débat climatique : les climato-vertueux
Il y a quelques années, voire quelques mois à peine, le bruit des controverses autour du réchauffement climatique et de son origine anthropique (RCA) n’atteignait pas la France, et les thèses du GIEC étaient présentées comme reflétant le consensus scientifique.
Les climato-sceptiques ?
Voici comment le brillant Jean-Marc Jancovici, les dépeignait en 2002 :
«De fait, ces manifestations de scepticisme sont souvent l’œuvre :
- d’un individu connu pour ses convictions ultralibérales (ce qui inclut les républicains aux États-Unis), voyant d’un très mauvais œil toute entrave à la croissance
- d’une personne proche des anti-nucléaires alors que le recours à l’atome civil offre -de fait- une marge de manœuvre pour lutter contre l’effet de serre
- d’un chercheur américain que l’on sait financé par les secteurs pétroliers ou charbonnier » (1)
Les médias s’intéressent soudain aux climato-sceptiques
Seules les déclarations climato-sceptiques de Claude Allègre , personnage « haut en couleurs » intéressant pour les médias, pouvaient trouver un relais minimum auprès d’eux. La parution du livre de Serge Galam (2) en 2008 était resté très confidentielle.
En peu de temps, le climat d’ostracisme à l’égard des climato-sceptiques a très nettement diminué, au grand dam de quelques journalistes militants comme Stéphane Foucart ou Hervé Kempf du Monde. La parution quasi simultanée de 3 livres (3), dont celui de l’inévitable de Claude Allègre, coïncidant avec la révélation du « Climategate » (4) et quelques « bourdes » monumentales figurant dans le dernier rapport du GIEC, reconnues bien tardivement, ont sans doute contribué à modifier la donne.
Les débats publics entre défenseurs des thèses du GIEC (RCA) et climato-sceptiques se sont multipliés. Ils sont généralement de bonne tenue et de bonne qualité. Le public découvre par exemple en Vincent Courtillot ou en Benoit Rittaud des personnages très différent des caricatures insultantes dépeintes par Jean-Marc Jancovici, qui a à son compteur des milliers de point Godwin (5). L’organisation de débats contradictoires contraint du côté des défenseurs du RCA la mise en veilleuse des discours les plus outrancièrement militants , cédant la place à de véritables scientifiques discutant avec pondération sur les faits plutôt que sur les intentions supposées de leurs contradicteurs, tels Hervé le Treut (6).
Certains, tel le décroissant Jean Gadrey, continuent à affirmer qu’il y a d’un côté les « vrais » spécialistes du climat, qui admettent les thèses du RCA, de l’autre les climato-sceptiques, qui ne sont pas des spécialistes :
« Les « négateurs » ne sont pratiquement jamais des spécialistes du climat et des sciences de l'atmosphère. Et parmi ces derniers, soit des milliers de chercheurs dans le monde, plus de 90 % admettent la forte probabilité d'un réchauffement climatique d'origine humaine comme tendance de long terme qui va se poursuivre au-delà des aléas conjoncturels.
En France, les « sceptiques » les plus connus et les plus médiatiques sont des scientifiques renommés dans leur domaine. Citons trois géophysiciens, géochimistes ou géologues, Claude Allègre, Vincent Courtillot et Jean-Louis Le Mouël, tous directeurs actuels ou passés de l'Institut de physique du globe, une belle institution scientifique. Mentionnons aussi l'historien Jacques Le Goff, le biologiste Henri Atlan, le statisticien Benoît Rittaud, auteur du livre Le mythe climatique, le zoologiste Guillaume Lecointre et le « sociophysicien » Serge Galam.
Les sceptiques ne publient pas dans les revues scientifiques
Aucun de ces chercheurs et intellectuels n'a publié sur le climat dans les lieux et revues où fonctionne l'exigence d'évaluation scientifique anonyme par un comité composé de spécialistes du champ.(souligné par moi) » (6)
Pour commencer, Guillaume Lecointre, comme il nous l’a lui-même signalé, récuse formellement l’étiquette de climato-sceptique que lui a attribué à tort le Monde Magazine. (voir commentaire n°44).
Par ailleurs, Jean Gadrey peut-il réellement ignorer la réalité ? Certes, ni Claude Allègre, ni Benoit Rittaud (7) n’ont publié sur le climat dans des revues à comité de lecture. Ca n’est pas vrai pour Vincent Courtillot et Jean-Louis Le Mouël. Mais au-delà des quelques scientifiques bénéficiant désormais d’une couverture médiatique, un recensement récent (8) fournit 700 références d’articles scientifiques sceptiques dûment publiés dans des revues « où fonctionne l'exigence d'évaluation scientifique anonyme par un comité composé de spécialistes du champ », comme il dit. Une bibliographie effectuée sur la période 2004-2007, indique à quel point le consensus autour du RCA est un mythe(9).
La confrontation des hypothèses scientifiques sur le réchauffement climatique doit-elle nous déboussoler ?
Le consensus autour du RCA , à l’heure actuelle, est un mythe, telle est la certitude la à laquelle peut arriver un individu lambda qui s’intéresse à ce débat scientifique sans être spécialiste. Pour le reste, il ne peut prétendre trancher sur les deux questions essentielles , auxquelles seule une confrontation scientifique civilisée et débarassée des interférences politiques pourra apporter des réponses et déboucher sur un réel consensus :
- le caractère exceptionnel et durable du réchauffement climatique constaté au cours des dernières décennies (10).
- le fait que celui-ci soit essentiellement provoquée par les gaz à effet de serre émis par l’activité humaine
Loin de provoquer un sentiment de déboussolement chez ceux qui conservent une démarche rationnelle, le constat que le consensus n’existe pas devrait amener à méditer sur le dangereux mélange des genres (entre science, politique et idéologie) qui dès le départ a empoisonné la question climatique, occulté les critiques du RCA ou menti en prétendant qu’elle n’émanait que d’originaux ou de suppôts du lobby pétrolier, autant de méthodes qui font courir le risque de renforcer la défiance envers la science en général.
L’essor d’un courant « climato-vertueux »
Mais il serait naïf de croire que tout le monde raisonne ainsi. Ca serait ignorer les mécanismes psychologiques de l’escalade d’engagement. Nombreux sont ceux qu’on a préparés aux effrayantes conséquences climatiques « si on ne fait rien pour enrayer le phénomène» et qui aujourd’hui pourraient être amener à réviser leurs certitudes.
On a ainsi vu lors d’un débat organisé avec Vincent Courtillot à Nantes (11) un intervenant admettre avec beaucoup d’honnêteté son incompétence pour trancher ces questions tout en continuant à défendre l’idée qu’il fallait continuer à agir :
L’action climatique, disait-il, allait « nous permettre en place de nouvelles solidarités »…
Dans la même veine, cet argument publié dans la revue Courrier Cadres de mai 2010 :
« Que le dérèglement climatique soit dû ou non aux activités humaines, produire et vivre de façon plus saine est une stratégie gagnante - même si, là encore, on entend tout et son contraire. L’économie verte stimule la créativité, crée des marchés des emplois et nous promet une meilleure santé. Pourquoi s’en priver ? »
L’hypothèse que par définition « l’économie verte » offre des bénéfices en termes de créativité ou d’emplois par rapport à l’économie traditionnelle est plus que douteuse (12). Mais le plus étonnant est cette tendance à inventer des comportements vertueux en soi, indépendamment des effets qu’ils produisent.
En somme , comme pour les petits cadeaux, c’est l’intention qui compte, plutôt que la nature du cadeau lui-même.
La morale de ces nouveaux climato-vertueux est d’une naïveté déroutante. Des centaines de milliards consacrés à la lutte contre le réchauffement climatique ne seraient que des fonds perdus s’il s’avérait qu’en définitive l’homme n’a qu’une influence négligeable sur celui-ci. Ces coûts, même s’ils étaient essentiellement assumés par les pays développés, sont autant qui n’iront pas à l’éducation, à l’amélioration de la santé et au développement économique des PED. D’autant plus que le développement économique de ceux-ci sera entravé par les contraintes imposées par les pays riches en matière de GES, alors qu’une vingtaine de pays sont responsables de 80% des émissions (13).
On n’a cessé sur la base d’une information tronquée et instrumentalisée de nous parler de l’urgence climatique. Urgence qu’il y aurait à endiguer des scénarii catastrophe que nous promettent en 2100 des modèles qui n’ont pas anticipé l’actuelle « pause climatique » ni ne savent l’expliquer a posteriori. N’y a-t-il pas plutôt urgence à refroidir les esprits ? Quel urgence y a-t-il à ce que le Pérou (0,14% des émissions mondiales de GES) ou le Sénégal (0,02% des émissions mondiales de GES) prennent en compte le réchauffement climatique dans leur « modèle de développement » ?
A la logique de la peur qui a servi à emballer les esprits sur l’ urgence climatique, pourrait se substituer à présent ce moralisme climatique, qui tend à évaluer des actions non pas en fonction du résultat qu’on devrait en attendre, mais en fonction des aspirations à la vertu de ceux qui les défendent. L’enfer est toujours pavé de bonnes intentions…
Anton Suwalki
Notes :
(1) L'avenir climatique : quel temps ferons nous ?, Seuil, 2002
(2) Les scientifiques ont perdu le Nord - Réflexions sur le réchauffement climatique, Plon, 2008
(3) Nouveau voyage au centre de la Terre, Vincent Courtillot, 2009, Odile Jacob
Le mythe climatique, Benoit Rittaud, Seuil, 2010
L'imposture climatique : ou La fausse écologie , Claude Allègre, Plon , 2010
(4) dont la portée a été très largement exagérée par certains sceptiques, soit dit en passant
(5) qui n’avait pas hésité à traiter Claude Allègre de « Faurisson du climat »
(6) les climato-sceptiques ne sont pas les seuls sur la toile :
http://blogs.lexpress.fr/le-climatoblog/
(7) Je conseille vivement le livre de ce dernier (Le mythe climatique), qui au-delà de critiques techniques comme celles sur la courbe en crosse de hockey, entame une réflexion épistémologique salutaire .
(8) 700 Peer-Reviewed Papers Supporting Skepticism of "Man-Made" Global Warming
http://www.populartechnology.net/2009/10/peer-reviewed-papers-supporting.html
(9) Scientific consensus on climate change?
Energy & Environment. Vol. 19, no. 2, pp. 281-286. 2008
(10) avec cependant une stagnation des températures moyennes depuis 1998
(11) http://www.dailymotion.com/video/xaoh8s_vincent-courtillot-la-conference-de_tech
(12) lire par exemple
http://imposteurs.over-blog.com/article-36926897.html
(13) http://mdgs.un.org/unsd/mdg/SeriesDetail.aspx?srid=749&crid=