Retour sur le saccage des essais de porte-greffes de vignes transgéniques à Colmar
C’est avec un certain soulagement que l’on apprenait en avril dernier qu’après l’avis favorable du HCB (1), l’INRA allait reprendre ses essais de porte-greffes de vigne transgéniques (2) détruits par un militant isolé mais pourtant acte approuvé comme attendu par la Confédération paysanne. Hélas, dimanche 15 aout, une bande d’une soixantaine d’individus s’est introduite dans le champ d’expérimentation et a détruit les nouveaux plants.
Le consensus anti-OGM s’effrite
Cette expérimentation de porte-greffes transgéniques était une des recherches conduites par l’INRA pour trouver une protection contre le court-noué, un maladie virale véhiculée par certains nématodes du sol. Les essais avaient démarré en 2005. L’institut n’avait pas lésiné sur les moyens afin de prévenir toute dissémination, et avait innové en associant à la mise en place de cette recherche des représentants de la « société civile ».
Ces actes de vandalisme soutenus par la Confédération Paysanne illustrent les limites de la concertation en matière de recherche scientifique, lorsque l’obscurantisme anti-OGM atteint le niveau de virulence qu’on lui connaît dans l’hexagone. Mais ils auront au moins eu le mérite de mettre en évidence les dissensions qui commencent à naître dans des milieux jusqu’à présent hostiles aux biotechnologies végétales :
Ainsi le premier acte de vandalisme a été clairement condamné par Jacques Muller, sénateur vert du Haut-Rhin, et Michel Breuzard, responsable d’Alsace Nature associé à l’expérience (3). Si les ministres de l’agriculture et de la recherche ont sans surprise, condamné la récente action des faucheurs, le PCF, pourtant jusqu’à présent totalement suiviste des écologistes a cette fois déclaré son indignation (4). La CGT et la CFDT ont également condamné l’action, ce que s’est bien gardé de faire le syndicat SUD-recherche qui s’en prend par contre à la politique de l’INRA avec des arguments dont la vacuité n’a pas échappé à Sylvestre Huet, journaliste à Libération (5) :
« Le texte de la fédération Sud-recherche (..) ne comporte aucune appréciation négative sur la destruction de l'essai, ce qui est déjà étrange. Mais sa lecture montre surtout à quel point la dérive idéologique - au sens du refus catégorique d'examiner en pratique les problèmes posés mais à se contenter d'une phraséologie générale (souligné par moi) - rend tout débat public sur la transgénèse végétale utilisée en agriculture (rien que la formule OGM utilisée sans précision signale, chez les partisans comme chez les opposants, la volonté de s'évader du côté de l'idéologie...) quasi impossible. »
Mais le plus étonnant est sans doute l’opinion d’un responsable de la Confédération Paysanne qui estime que cette action « relève d'une sorte de dérive sectaire, semblant dictée par une poussée limite obscurantiste. » (6). Si c’est lui qui le dit…
Vélot et Kastler au secours des faucheurs
Christian Vélot n’est plus à présenter à nos lecteurs, qui ont déjà pu juger de la valeur de ses arguments scientifiques (7). Il s’est empressé de déclaré son soutien « à 200% » aux faucheurs volontaires (8), attitude particulièrement honteuse qui consiste donc à approuver le sabotage du travail de ses propres collègues. Ses arguments contre les essais de la vigne transgénique sont partiellement repris par Guy Kastler (9), « tête pensante » de la Confédération paysanne et membre du Comité économique, éthique et social du Haut Conseil des biotechnologies. Tous deux pratiquent avec un grand art ce que Marcel Kuntz nomme la « science parallèle » (10), qui consistent à revêtir les habits de la science pour des objectifs purement politiques.
Examinons ces recettes :
-spéculer sur des risques potentiels envisagés par les chercheurs de l’INRA et qui faisaient précisément partie des éléments à vérifier au cours des expérimentations : ainsi en est-il des risques de recombinaison de virus, dont C Vélot affirme tout-à-fait gratuitement que la probabilité d’un tel événement augmente considérablement avec les plantes transgéniques.
-minimiser la gravité du problème du court-noué, alors qu’il n’existe pas de remède curatif et que les techniques actuelles de prévention sont lourdes à mettre en œuvre et couteuses pour les agriculteurs (jusqu’à 10 ans de jachère ! ) (11)
-lancer quelques tartes à la crème : « Encore une fois, la planète n'est pas une paillasse de laboratoire. Pourquoi ne pas faire ces essais au moins sous serre ? »… Tout simplement parce qu’il s’agit d’étudier la résistance de la vigne au court-noué en conditions environnementales normales ! De plus, l’argument est particulièrement hypocrite puisque de toute façon les faucheurs que Vélot soutient ne se privent pas d’attaquer les essais en serre.
-réclamer des alternatives, que Guy Kastler voie dans les pratiques de sorcellerie de la biodynamie, ce qui est plutôt amusant quand on prétend dénigrer les recherches de l’INRA sur le terrain scientifique. Ou proclamer qu’elles existent comme le fait Vélot sans mentionner que l’INRA fait également des recherches sur ces alternatives, et bien entendu, sans en mentionner les limites. Notons que Vélot décroche ici un pompon bien mérité lorsqu’il dit « il existe (..) des pratiques culturales qui permettent de s’affranchir du court noué telles que les plantes nématicides (ou nématifuges). » … Certes ! Vélot a juste oublié pour la circonstance l’épouvantail des « plantes pesticides » qu’il agite en permanence lorsqu’il s’agit de faire peur à propos des OGM !
-présenter mensongèrement des éventualités comme des faits avérés :
Ainsi, Guy Kastler affirme que « La manipulation génétique ne modifie pas que le porte-greffe mais l’ensemble de la vigne cultivée, le raisin et le vin. »… prétendant s’appuyer sur deux études, dont la dernière date de 2009. Or, la prétendue « transmission très importante de produits du transgène du porte-greffe au greffon » avait déjà été réfutée par les chercheurs de Colmar (12):
Christian Vélot s’engouffre lui aussi dans la brèche, avec sa lecture très distraite des publications scientifiques :
« On nous dit que la transmission par le pollen est peu probable puisque c’est le porte greffe qui est génétiquement modifié et non le greffon… ».
Là encore Vélot montre toute « sa » science : en effet, le greffon est un hybride femelle. Il ne pouvait donc pas y avoir de pollen, même s'ils les inflorescences étaient présentes.
Information que l’on peut trouver aisément dans l’avis du Comité scientifique du HCB si on se donne au moins la peine de le lire !
Et il continue :
« C’est faire fi des travaux scientifiques publiés dans Science en 2009 qui montrent le passage de gènes de porte-greffe à greffons »
* Le résumé est en effet trompeur et il est probable que Vélot ne se soit basé que sur sa seule lecture. En fait, il apparaît qu’il y a bien des échanges de matériel génétique à la jonction entre le porte greffe et le greffon mais que ces échanges sont très localisés.
Voilà l’analyse qu’en fait Marcel Kuntz, interrogé sur le sujet :
« Si l'on examine la référence citée 2,
(http://www.sciencemag.org/cgi/content/full/324/5927/649)
on s'aperçoit qu'il ne s'agit pas de passage généralisé de transgènes du porte-greffe vers le greffon, mais d'un phénomène limité à la jonction entre les 2, où certaines cellules contiennent à la fois un gène marqueur du porte-greffe et un autre gène marqueur du greffon. De plus, il ne s'agit pas de passage de gène du noyau d'une cellule vers le noyau d'autres cellules. Il s'agit en fait de gènes d'un organite différent (le chloroplaste): ces gènes chloroplastiques seraient effectivement passés dans le noyau des cellules adjacentes (le transfert de gènes chloroplastiques vers le noyau est un phénomène largement décrit à l'intérieur des cellules); cette précision est importante car cela ne correspond pas à la situation du porte-greffe de la vigne de Colmar (dans ce cas le transgène est dans le noyau de la cellule, pas dans le chloroplaste). »
*En aucun cas, un transfert de matériel génétique ou de produits du transgène des porte-greffes aux greffons n’a été détecté dans le cadre des essais effectués à Colmar, alors que de tels phénomènes avaient été relevés dans des études portant sur le tabac.
* le HCB a examiné cette éventualité , approuvé la proposition de l’INRA d’utiliser une méthode de détection plus sensible que celles utilisées jusqu’à présent (RT-PCR et ELISA) mais aussi apprécié les conséquences possibles d’un tel transfert : « Le greffon n’est pas transgénique. S’il y avait passage des produits des transgènes du portegreffe
au greffon, c’est-à-dire présence de protéines CP, ARNm ou siRNA dérivés de CP, le
résultat ne serait qualitativement pas différent d’une situation naturelle dans laquelle ces
protéines et acides nucléiques s’accumulent à partir du virus de GFLV lors d’une infection
(voir le paragraphe 6.3). La protéine CP est plus abondante en conditions d’infestation
naturelle par le virus (détection aisée de la protéine par ELISA dans des plants naturellement contaminés). »
Tous les risques ont donc été volontairement gonflés pour les besoins de la cause par Katsler, Vélot and co…
Conclusion :
Il faut bien se rendre à l’évidence, quelque soit le degré de précaution (exemplaire dans le cas présent) qui entoure les essais, que l’on mette ou non en place des instances de dialogue et de concertation, que l’on associe ou pas des représentants des agriculteurs, de la « société civile », le noyau dur des anti n’acceptera jamais les OGM et continuera à recourir à ces moyens, sabotera le travail des chercheurs, même quand ils émargent à l’INRA ou au CNRS : Un Guy Kastler défend ainsi sans vergogne le sabotage sous prétexte que les travaux auraient risqué d’être exploités … par Monsanto ! Mieux vaut tuer la recherche publique, c’est en effet la meilleure garantie qu’elle ne soit pas « dévoyée » !
Bien des acteurs doivent aujourd’hui osciller entre colère et découragement. Nous ignorons si le projet de recherche redémarrera. En réalité, les résultats des essais étaient mitigés si on en croit Jean-François Launay, directeur de la communication de l’INRA interrogé par Agriculture et Environnement (13). « Si nous avions pu conclure en respectant le protocole de l’expérimentation, et au regard de la faiblesse des résultats, nous n’aurions sûrement pas recommandé la transgenèse comme moyen de lutte contre le court noué. En effet, il y a une résistance discutable, avec, certes, un effet qui retarde l’infection, mais pas une résistance avérée des porte-greffes (…) le protocole de notre expérimentation ayant été interrompu, celle-ci ne peut plus faire l’objet d’une publication scientifique ».
Pour autant, faut-il partager la conclusion de Gil Rivière-Wekstein selon laquelle les faucheurs auraient marqué contre leur propre camp ? Il en effet assez improbable que les faucheurs volontaires s’intéressent aux conclusions d’une publication de l’INRA, qu’elle soit favorable ou non à un OGM. La stratégie consistant à diaboliser les chercheurs, discréditer leurs recherches et à désigner l’INRA comme étant « à la solde de Monsanto et de l’agro-business » est beaucoup plus payante pour eux, ce qui supposait donc de dénigrer dès le départ cette expérimentation. En outre, il s’agissait de démontrer qu’aucune démarche participative ne peut aboutir, et le saccage des essais était à ce titre l’issue logique de cette démonstration.
Toutefois, comme nous l’avons souligné plus haut, ce triste épisode aura peut-être permis à quelques éléments traditionnellement plutôt hostiles aux OGM à prendre conscience et à s’inquiéter du fanatisme et de l’incurable obscurantisme qui animent les vandales. C’est toujours ça.
Anton Suwalki
Lire le communiqué commun de l’AFIS et de l’AFBV :
http://www.pseudo-sciences.org/spip.php?article1435
Lire le dossier dans la lettre d’informations sur les plantes génétiquement modifiées
http://www.marcel-kuntz-ogm.fr/article-lettre-176-1-septembre-10-56337406.html
Sources :
(1) Comité scientifique du Haut Conseil des biotechnologies : avis du 15 mars 2010
(3)http://www.agriculture-environnement.fr/spip.php?article578
(4)http://www.pcf.fr/spip.php?article4988
De son côté, l’UMP Dominique Paillé a déploré « que ce vandalisme à l’encontre d’une action expérimentale, réalisée dans des conditions optimales de sécurité sanitaire et environnementale, vienne anéantir huit années de travaux et d’efforts des chercheurs, dont le travail conjugue éthique et rigueur ».
http://www.lejournalduvin.com/2010/08/vignes-ogm-saccagees-lump-indignee/
Pour terminer sur les réactions politiques, signalons à l’extrême-gauche d’un côté Lutte Ouvrière dénonçant virulemment « les crétins qui ont saccagé la plantation de l'INRA », ajoutant : « Pour qui en douterait encore, la destruction par un commando d'écologistes des pieds de vigne transgéniques à l'Institut national de recherches agronomiques (INRA) de Colmar montre que, chez ceux qui se présentent comme des défenseurs de la nature, la débilité antiscientifique est largement répandue. ».
http://www.lutte-ouvriere-journal.org/?act=artl&num=2194&id=10
De l’autre côté, le Nouveau Parti anticapitaliste soutient sans réserve l’action des faucheurs.
Le dialogue futur entre « révolutionnaires anticapitalistes » promet d’être houleux !
(5)http://sciences.blogs.liberation.fr/home/2010/08/vignes-ogm-de-colmar-divergences-syndicales.html#tp
(7)http://imposteurs.over-blog.com/article-christian-velot-est-anti-ogm-tout-s-explique-1-46986030.html
(8) http://www.hns-info.net/spip.php?article25093
(9) http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article18363
(10) http://www.pseudo-sciences.org/spip.php?article1404
(11) http://www.vignevin-sudouest.com/publications/fiches-pratiques/court-noue.php#ancre3
(12) http://www.ogm.gouv.fr/article.php3?id_article=40
(13)http://www.agriculture-environnement.fr/spip.php?article667