Les prophéties fumeuses d’un professeur d’Université
A première vue, Nicholas Boyle n’est pas un charlatan. Professeur d’allemand à l’Université de Cambridge, auteur d’une biographie de Goethe (1), son parcours universitaire n’est pas celui d’une Elisabeth Tessier. Pourtant, Boyle vient de publier un livre qui, selon la présentation qu’il en fait, semble aussi sérieux que les prédictions fumeuses de l’astrologue. Ce livre, il est vrai, pourrait lui rapporter davantage que le reste de son œuvre :
2014 - How to Survive the Next World Crisis (Continuum Books, 2010)
De quoi s’agit-il ?
« Selon un professeur de l'université de Cambridge, un évènement déterminant pour le 21e siècle pourrait se produire en 2014.
Selon le professeur Nicholas Boyle, l'année 2014 déterminerait les années à venir ensuite, et cela marquerait soit le début d'une période de prospérité soit au contraire l'arrivée de guerres et de pauvreté à travers le monde. Le professeur de l'université de Cambridge explique en effet que des évènements majeurs se sont toujours passés pendant la moitié de la seconde décennie d'un nouveau siècle. Ainsi en 1517, Martin Luther accroche ses idées aux portes de l'église de Wittenberg et lance le protestantisme. En 1618 débute la guerre de trente ans, et des conflits religieux font rage en Europe, jusqu'à l'avènement des Hanovre en 1715. Et en 1914 éclate la Première Guerre mondiale. Dans son livre 2014 - comment survivre à la prochaine crise mondiale ? le professeur explique que les États-Unis joueraient sans doute un rôle majeur dans les années à venir et guideraient le monde vers la voie d'un siècle de paix et de coopération ou d'un siècle de pauvreté et de violence. (2) (3)»
Les ficelles sont grosses mais ça peut marcher. Cet universitaire qui prétend jouer les visionnaires ne sait évidemment rien de plus de l’avenir que l’individu lambda. Comme pour les Tessier, Rabanne, Fontbrune and Co, il s’agit pour lui d’exploiter les angoisses et la naïveté. Peu importe que la prophétie ne se réalise pas, une nouvelle prophétie viendra chasser la première. Pour ferrer le naïf, rien ne vaut l’inépuisable fascination qu’exercent les nombres. Boyle réinvente une forme de numérologie appliquée à l’Histoire.
Pourquoi Boyle a-t-il choisi 2014 ? Pourquoi pas 2001 ( attentats du 11 Septembre), 2003 (invasion de l’Irak), ou 2008 (le déclenchement de la plus grave crise financière internationale depuis la deuxième guerre mondiale) ? Pourquoi pas 1991, année de la désintégration de l’URSS, événement de portée historique aussi « déterminant pour plusieurs décennies » ? Il y a tellement de bonnes candidates pour le titre d’année déterminante.
Non, selon Boyle, des évènements majeurs se passent toujours pendant la moitié de la seconde décennie d’un nouveau siècle.
Ainsi en 1517, Martin Luther accroche ses idées aux portes de l'église de Wittenberg et lance le protestantisme. En 1618 débute la guerre de trente ans, et des conflits religieux font rage en Europe, jusqu'à l'avènement des Hanovre en 1715. Et en 1914 éclate la Première Guerre mondiale.
14,15,17 et 18 sont donc « dans la moitié de la seconde décennie »… Vertiges de l’arithmétique !
Que l’Histoire est facétieuse ! En cherchant bien et sélectionnant soigneusement les faits historiques, Boyle peut illustrer sa thèse d’une Histoire régie par la numérologie et persuader le gogo qu’il a quelque chose de capital à lui apprendre. Il aurait pu tout aussi bien choisir comme décennie déterminante, au hasard… :
- la première décennie, par exemple:
*1604 traité de paix entre l’Angleterre et l’Espagne
*1708 première révoltes d’esclaves en Amérique
*1804 Premier Empire
*1905 Première Révolution Russe, Séparation de l’Église et de l’État en France
- mais ça marche aussi avec la neuvième décennie, par exemple :
*1685 Révocation de l’édit de Nantes
*1789 Révolution française
*1888 abolition de l’esclavage au Brésil, traité de libre circulation sur le Canal de Suez
*1989 chute du mur de Berlin
etc. etc..
En cherchant bien, n’importe quelle décennie pourrait servir de cadre de référence à Boyle pour développer sa théorie fumeuse. Et s’il prédit une année marquée par des évènements « déterminants » pour les décennies à venir en 2014 plutôt qu’en 2024, 2077 ou 2091, c’est parce qu’un horizon aussi lointain n’intéresserait pas grand monde. Les lois du marketing sensationnaliste sont beaucoup plus précises et connues que les prétendues lois de la « mécanique de l’Histoire ».
Notons que par contre, les prédictions concrètes de Boyle ne mangent pas de pain :
- Ce qui se passerait en 2014 marquerait soit le début d'une période de prospérité soit au contraire l'arrivée de guerres et de pauvreté à travers le monde. Fin pronostic !
- Et tenez-vous, bien, dans ce monde « à la croisée des chemins », ce sont les États-Unis, et non pas le Vanuatu comme vous l’imaginiez, qui joueraient sans doute un rôle majeur !
Notre prophète-politologue-numérologue prend des risques d’une audace insensée ! On peut craindre que ceux qui se seront laissés appâter par un titre racoleur restent sur leur faim, question prophéties. Qu’importe, le but de Nicholas Boyle aura été atteint.
Anton Suwałki
Notes :
(1)http://en.wikipedia.org/wiki/Nicholas_Boyle
(2)http://fr.news.yahoo.com/55/20100620/tod-2014-pourrait-voir-un-vnement-marque-17baed7.html
(3)http://www.armageddononline.org/world-crisis-2014-prediciton-prophecy.html