Des informations fausses ou tronquées sur le climat, par souci pédagogique ?
Dans les pages Actualités de Pour la Science de janvier 2011, ce simple bandeau « informatif » de 2 lignes, sans aucune explication supplémentaire :
0,46 °C DE PLUS pour la température moyenne terrestre entre 2001 et 2010, par rapport à la moyenne 1961-1990 : c’est le plus fort réchauffement jamais enregistré pour une décennie.
Les lecteurs de ce magazine scientifique généraliste de qualité auront-ils perçu le léger problème que pose cette affirmation aussi laconique qu’alarmiste ? En effet, si la première proposition est techniquement exacte (à l’erreur de mesure près), la seconde est une interprétation particulièrement fallacieuse de l’évolution des températures récentes. Nous y reviendrons ultérieurement.
La communication autour du réchauffement climatique abonde de ces procédés douteux qui consistent à « éduquer » le public en lui balançant des informations tronquées, quand elles ne sont pas carrément fausses. Précisons que ces méthodes prévalent aussi bien du côté des climato sceptiques que de ceux qui défendent la thèse (majoritairement admise chez les climatologues (0)) du réchauffement climatique dû aux émissions humaines de gaz à effet de serre (RCA).
Du côté des climato sceptiques : l’exemple d’Allègre
Le plus médiatique des climato sceptiques français, Claude Allègre, est coutumier de ces méthodes. Dans une tribune du Point en mars 2008 (1), il affirmait ainsi : « Les très officielles et respectées agences Hadley Center, Nasa, GISS ont (effectivement) confirmé que l’année 2007 avait été caractérisée par une chute des températures de 0,60 à 0,75 °C, une valeur qui annule en un an l’augmentation moyenne de températures depuis vingt ans. »
Claude Allègre commettait là une double faute :
- faute technique, surprenante pour un académicien des sciences, car en aucun cas, les températures d’une année donnée n’annulent la tendance des vingt années précédentes : Allègre raisonne ici comme si l’énergie additionnelle accumulée dans l’atmosphère et les océans au cours des années précédentes s’était dissipée en 2007, remettant en quelque sorte « les compteurs à zéro ».
- faute de goût, parce que les agences n’ont jamais publié les chiffres que leur prête le célèbre géochimiste (2).
La propension de Claude Allègre à déformer les faits et les chiffres ne s’est pas démentie depuis. Dans L’imposture Climatique, paru en 2010, il s’autorise à rectifier une courbe de reconstitution des températures du Nord de la Suède établie par un paléoclimatologue (Håkan Grudd), et même à la prolonger de sa propre main, sans avertir ses lecteurs de cette extrapolation « très libre » . Au contraire, la légende du graphique publié dans L’imposture climatique indique : « voici la courbe de température en fonction du temps, établie pour les périodes historiques par Grudd en 2008 », ce qui provoquera une réaction assez violente de l’intéressé (3). Alors qu’il dénonce dans le même livre « des graphiques faux et truqués » publiés par les défenseurs du RCA, Claude Allègre assume avec un certain aplomb « des inexactitudes ou même des exagérations » au nom d’ « un choix éditorial », car son livre est « avant tout politique ».
Autrement dit, on peut abuser selon Allègre de son autorité scientifique et déformer les faits scientifiques lorsqu’on parle ou on écrit pour forcer l’adhésion du public à des options politiques…
Du côté des défenseurs du RCA
Laissons de côté la propagande caricaturale à la Al Gore et revenons sur le bandeau publié dans Pour la science , qui s’inspire largement des communiqués des agences qui alimentent le GIEC en statistiques de températures :
« 0,46 °C DE PLUS pour la température moyenne terrestre entre 2001 et 2010, par rapport à la moyenne 1961-1990 : c’est le plus fort réchauffement jamais enregistré pour une décennie. »
Cette présentation des faits est certes plus subtile que les contrevérités d’Allègre, elle n’en est pas moins trompeuse.
Il est exact que la période 2001-2010 affiche des températures supérieures de 0,46 °C au dessus de la moyenne, et qu’il s’agit de la décennie la plus chaude jamais enregistrée depuis qu’existe des relevés de températures. Le problème est qu’on en déduise qu’il s’agit plus fort réchauffement jamais enregistré pour une décennie, suggérant par là que non seulement le climat a continué à se réchauffer, mais qu’il se réchauffe de plus en plus vite. Or, le fait le plus marquant de l’évolution climatique de ces dernières années, c’est précisément l’absence de réchauffement de la planète.
Jusqu’à présent et à juste titre, on n’avait jamais mesuré l’évolution des températures en comparant des moyennes décennales. Le rapport AR3 et AR4 du GIEC (2001 et 2007) utilisent des courbes lissées de températures ou mesurent les tendances linéaires du réchauffement (obtenues par « régression linéaire ») :
« Comme l’indique la figure TS 2, la majeure partie de la hausse de la température mondiale observée depuis la fin du XIXe siècle s’est produite pendant deux périodes distinctes : de 1910 à 1945, et depuis 1976. Quant au rythme de cette hausse, il s’est établi à 0,15 °C environ par décennie pendant ces deux périodes. » (4)
« Entre 1956 et 2005, la tendance linéaire (0,13 [0,10-0,16] °C tous les dix ans) sur un demi-siècle est près de deux fois plus importante que celle constatée sur un siècle, entre 1906 et 2005. » (5)
Ces tendances apparaissent très clairement sur le graphique du Climatic Research Unit (CRU) britannique (6) : il n’est nécessaire d’être très calé en statistiques pour saisir la réalité d’un réchauffement rapide entre 1910 et début des années 40 puis dans les dernières décennies du 20ème siècle :
Mais il est tout aussi facile de comprendre à la lecture de ce graphique en quoi la communication autour du thème « 2001-2010 a connu le plus fort réchauffement jamais enregistré » est fallacieuse. En effet, selon Phil Jones lui-même (directeur du CRU), aucune année depuis 1998 n’a été plus chaude que celle-ci. La courbe lissée des anomalies de températures (en noir) est presque horizontale sur la dernière décennie écoulée, marquant une stagnation des températures au cours de la période (7). Dans ces conditions, commenter la température moyenne 2001-2010 n’est qu’une façon d’éluder l’information essentielle : l’absence de réchauffement depuis une décennie.
La publication annuelle des données de températures de l’année écoulée est fébrilement attendue par les médias, à l’affût d’un nouveau record à annoncer. A défaut, on dénombre les records mensuels ou locaux, où on classe l’année dans l’échelle des records comme le fait Phil Jones dans la publication mentionnée : « l’année 2010 est l’année la plus chaude à égalité avec 2003, [seules] les années 1998 et 2005 ont été plus chaudes ». Là encore, la déclinaison des records occulte le fait majeur, cette stagnation des températures qu’on ne sait pas vraiment expliquer.
Certes, la période évoquée est beaucoup trop courte pour qu’on emboîte le pas à quelques sceptiques pressés affirmant qu’on est entré dans une période de refroidissement. Mais s’agit-il d’une simple « pause dans le réchauffement climatique », comme l’affirment certains représentants du GIEC ? C’est possible, mais il faudra bien un jour l’expliquer et encore faudrait-il reconnaître clairement que la tendance observée au cours des décennies précédentes, et qui a motivé la fondation du GIEC, ne s’observe plus actuellement. En attendant, changer de thermomètre (8) quand celui qu’on utilise depuis toujours ne nous donne plus les températures qu’on attend ne renforce pas la crédibilité de ceux qui procèdent ainsi.
Pourquoi cette légèreté dans la façon de communiquer des chiffres, qu’on retrouve aussi bien chez les défenseurs du RCA que chez les climato sceptiques ? Que ce soit au nom de l’urgence qu’il y aurait selon les uns de modifier les comportements pour réduire les émissions de gaz à effet de serre, ou au nom de la nécessité de ne pas agir dans la précipitation selon les autres, faut-il escamoter ou déformer les faits, faire apparaître comme simple ce qui est complexe au risque du simplisme, éluder les incertitudes ? Cette pseudo-pédagogie, qui répond plus à des motivations politiques que scientifiques (9) qui part du principe que l’individu lambda est incapable de saisir le fond du débat et qu’il suffit de l’impressionner avec quelques chiffres soigneusement sélectionnés, risque finalement de contribuer à dégrader un peu plus l’image de la science.
Anton Suwalki
Références :
(0) car il y a des climatologues « sceptiques », certes largement minoritaires, et non pas d’un côté « les climatosceptiques » et de l’autre, « les climatologues », contrairement à ce qui est trop souvent affirmé.
(1) Climat : Allègre relance la polémique
http://www.lepoint.fr/actualites-sciences-sante/climat-allegre-relance-la-polemique/1055/0/232678
(2) L'Organisation Météorologique Mondiale dément Claude Allègre, par Sylvestre Huet
http://sciences.blogs.liberation.fr/home/2008/07/lorganisation-m.html#tp
(3) Claude Allègre accusé de falsification par Håkan Grudd, par Sylvestre Huet
Les courbes de la discorde, par Michel Naud
http://www.pseudo-sciences.org/spip.php?article1399
(4) rapport 2001, I-25
(5) rapport 2007 page 30, les valeurs entre crochets indiquent l’intervalle de confiance
(6) http://www.cru.uea.ac.uk/cru/info/warming/
(7) Phil Jones, dans une récente interview à la BBC , admettait même une tendance baissière entre 2002 et 2009, tout en soulignant qu’elle n’était pas statistiquement significative sur une période aussi courte.
http://news.bbc.co.uk/2/hi/science/nature/8511670.stm
(8) c'est-à-dire utiliser la notion de moyenne décennale lorsque la courbe de tendance n’affiche plus de hausse.
(9) Claude Allègre en fait d’ailleurs l’aveu (cf infra), mais c’est bien sûr aussi le cas des écologistes militants pour qui l’opinon scientifque n’est qu’un alibi