Coline Serreau : Solutions débiles pour un désordre global
La réalisatrice du célèbre 3 hommes et un couffin vient de commettre un « documentaire » dont le titre sonne comme un programme politique : Solutions locales pour un désordre global.
Les comédies de Coline Serreau ne donnant pas toujours dans la finesse, il ne fallait certes pas trop s’attendre à une réflexion sur la société particulièrement subtile (1). Elle qui s’étonne que du Maroc à Paris en passant par l’Inde, « nous aboutissions tous aux mêmes conclusions », ne mesure pas qu’elle ne fait qu’épouser les idées conformistes actuelles de son milieu : ça n’est pas sa faute si ce ne sont plus les lendemains qui chantent, mais plutôt les avant-hier !
La liste des intervenants qu’elle a sélectionnés ne laissait aucune place à la nuance et à une analyse rationnelle des désordres qui affligent ce pauvre monde . Citons entre autres :
-Vandana Shiva, militante anti-OGM pour qui « la science moderne n'est ni plus ni moins que la science occidentale, c'est-à-dire une catégorie particulière d'ethnoscience » (citée dans Pseudosciences et post-modernisme de Sokal et Bricmont)
- Pierre Rabhi, apôtre de la « simplicité volontaire » - Serge Latouche, théoricien de la décroissance, qui dénonce l’ « ethnocentrisme du développement » et la faute de goût qui consiste à vouloir « construire des écoles, des centres de soins, des réseaux d’eau potable et retrouver une autonomie alimentaire » dans les pays en développement (Le Monde diplomatique, Novembre 2003).
-Les militants anti-pesticides Philippe Desbrosses , Lydia et Claude Bourguignon, ces derniers croyant à l’agriculture « biodynamique » !
-Dominique Guillet, gourou de l’association Kokopelli, dont nous avons décortiqué le discours hallucinogène dans un Vélot d’or (2).
Que d’audace et d’originalité ! Et Coline Serreau fait semblant de croire que ces idées sont des évidences partagées par le paysan indien ou marocain !
Dans l’interview de présentation de son film (3), Coline Serreau ne donne pas dans la dentelle. Son discours débité à la cadence d’une mitrailleuse évoque furieusement les logorrhées épuisantes de Marie-Monique Robin, et s’inspire de la méthode éprouvée de celle-ci : Une phrase = un mensonge ou une ineptie.
Mais de quel désordre global parle-t-elle au fait ? Des désordres financiers, de l’océan de dettes sur lesquelles tanguent les économies ? Pas ou très peu semble-t-il . Ses cibles sont la « globalisation » en soi, avec la dénonciation obsessionnelle de l’agriculture moderne et de l’industrie chimique .
Contre le désordre global ,« Il faut relocaliser, et en commençant par l’alimentation, aller jusqu’à l’autonomie totale (4)». Le patient souffre-t-il de troubles neurologiques qui rendent ses mouvement désordonnés ? Amputons-le de tous ses membres , prescrivent en chœur nos charlatans !
J’essaie d’imaginer les conséquences immédiates (pour ne parler que des moins catastrophiques) dans ma région de cette autonomie totale, synonyme selon Coline Serreau de « démocratie alimentaire » (sic): plus de bananes, d’agrumes, de poisson (ou alors une truite par mois, histoire de ne pas vider les rivières), de mouton… Heureusement, il nous resterait le vin pour oublier !
Et, puisqu’on voit mal pourquoi l’autonomie s’arrêterait à l’alimentation, à terme, plus de film de Coline Serreau projeté sur les écrans géants des quelques groupes qui monopolisent la diffusion cinématographique en France ? Chiche !
« Il faut réparer la terre qui est morte, qui ne peut plus rien produire sans pesticides ou sans engrais chimique » . Une terre « morte », qui dans les pays développés, produit dix fois plus qu’aux temps bénis où elle était « vivante et si généreuse !
Pour ce faire, revenir aux fondamentaux : « respecter la terre », « l’alimentation c’est le champ, la forêt, l’animal .. le champ, la forêt, l’animal.. le champ, la forêt, l’animal». Coline Serreau martèle trois fois ce slogan dépourvu de sens, espérant sans doute que ça suffira à le faire passer pour une idée lumineuse.
Tout ceci aboutira par bonheur « à la ruine des compagnies chimiques », qui produisent pesticides, engrais , semences, et même, comble du scandale pour Coline Serreau, des médicaments, dont nous dépendons quand nous tombons malades !
Celle-ci ne nous dit pas quel sort attend les millions (5) d’ouvriers, d’employés, de techniciens, d’ingénieurs , de chercheurs… qui collaborent à cette entreprise apparemment monstrueuse que l’avenir radieux promet à la ruine? Pourront-ils au moins se reconvertir en honnêtes moujiks cultivant leur 4 ou 5 ares de terre « vivante » ?
Nous aurions été déçus si la « dépossession des semences » n’avait pas été abordée par cette agronome hors pair :
Réflexe pavlovien oblige « les semences, c’est Monsanto, et deux autres compagnies » : Monsanto, le nom du diable est prononcé ! La situation de monopole est paradoxalement dénoncée dans un des rares domaines de l’économie où coexistent encore à côté d’ entreprises multinationales, des coopératives, des petites PME…
Selon Coline Serreau, « 95 % des semences inscrites [au catalogue des variétés végétales] sont des hybrides qui ne se reproduisent pas. » Nous l’avons maintes fois répété, ceci est totalement faux. Mais pire, selon elle, « [ces graines] donnent de la pourriture l’année d’après » . D’où ,sans doute, cette famine permanente que connaissent depuis 50 ans les grands pays industrialisés dont les agriculteurs sont totalement tributaires de ces semences maudites !
Le plus regrettable, c’est que cette bouffonnerie soit annoncée dans les médias comme un documentaire ! Un « documentaire », qu’au vu de la présentation qu’en fait sa réalisatrice, « on peut ne pas voir », pour reprendre l’expression du Canard Enchaîné.
Anton Suwalki
Notes :
(1)Coline Serreau avait déjà donné dans la bien-pensance en 1996 en produisant une fable intitulée La belle verte. Ci-dessous une critique féroce de ce film parue dans Télérama :
« La Belle Verte est une fable. L'héroïne, Mila, est l'envoyée spéciale d'une planète lointaine où tout n'est que concorde et félicité, macrobio et hymne à la nature : le genre pub pour eau minérale. Découvrant la Terre dans l'état qu'on sait en cette fin de siècle calamiteuse, elle s'efforce, la brave fille innocente (Coline Serreau s'est offert le rôle), de communiquer son message. Échantillons : c'est beau, l'innocence d'un bébé ; c'est moche, l'appât du gain. C'est beau, un arbre ; c'est dégueu, le fast-food. C'est beau, l'amitié ; c'est moche, l'agressivité. Coline Serreau en a plein, des idées de ce calibre-là, nées du fulgurant télescopage entre l'increvable bon sens populaire et la version intégriste d'un « babacoolisme » antédiluvien... Par ailleurs, La Belle Verte est une comédie. Son principal ressort est le pouvoir télépathique qu'a Mila de « déconnecter » n'importe qui de ses mauvaises habitudes, fausses valeurs et autres tares typiquement terriennes. L'effet est radical : le temps d'une convulsion, le cobaye est purgé, il arbore un sourire béat et se met, au choix, à embrasser les platanes, à jeter sa télé sur le trottoir, à offrir des fleurs à sa femme, ou, s'il est homme politique, à livrer, soudain, ses cyniques arrière-pensées en direct... Avec deux sketches et trois gags rigolos, Coline Serreau a inventé de quoi faire une bande-annonce alléchante. Le reste n'est qu'une litanie laborieuse de redites et lieux communs sur notre misérable existence. Rien que du poussivement gaguesque sur, en vrac, les crottes de chien, la carte de crédit, le rock'n'roll, la bagnole, on en passe et de tout aussi prévisibles au rayon des fléaux de la modernité. La fable aurait pu n'être que naïve. A la longue, elle apparaît pour ce qu'elle est : un brin réac. Qui a donc déconnecté Coline Serreau ?...
Jean-Claude Loiseau »
http://www.telerama.fr/cinema/films/la-belle-verte,41691,critique.php
(2) http://imposteurs.over-blog.com/article-19611269.html
(3) http://www.dailymotion.com/video/xagd0x_entretien-avec-coline-serreau_news?start=1
(4) Les citations ne sont pas toutes textuelles , car recopiées à la hâte sur papier en écoutant la vidéo, mais je ne pense pas avoir déformé les propos. Je vérifierai très prochainement et remettrai les citations exactes.
(5) 250 000 salariés rien qu’en France dans les industries chimiques et pharmaceutiques.