Christian Vélot est-il anti-OGM ? Tout s’explique ! (2)
Merci à Alexis Thomann, auteur de cette contribution. Alexis est biologiste, actuellement post-doctorant au ZMBP (Zentrum für Molekularbiologie der Pflanzen) de l'Université de Tübingen en Allemagne.
Anton
Lire la première partie :
http://imposteurs.over-blog.com/article-christian-velot-est-anti-ogm-tout-s-explique-1-46986030.html
Comme nous l’avons remarqué dans la première partie, les affirmations de Christian Vélot concernant les OGM sont fondées sur des connaissances pour le moins douteuses. Aux yeux de l’auditoire qui compose généralement son public, les propos de M. Vélot peuvent passer pour savants. Mais nous avons vu que dès lors qu’il est confronté à une discussion scientifique, il est obligé de battre courageusement en retraite (1). Ce qui ne l’empêche pas , dans un courrier publié par Inf’OGM (2) d’ironiser sur le manque de rigueur scientifique de l’AFBV, qui compte pourtant de nombreux directeurs de recherche, académiciens, etc…
Dans cette deuxième partie nous allons reprendre quelques unes des affirmations avancées par M. Vélot dans son courrier en nous intéressant principalement aux études scientifiques qu’il utilise pour étayer son argumentation.
, Lorsqu’on a aucune publication scientifique sur les biotechnologies végétales à son actif (3), est-il bien raisonnable d’écrire (les écrits de M. Vélot sont en bleu pour plus de clarté) : « Elle (l’AFBV) est notamment parrainée par Claude Allègre dont l’expertise et les compétences en matière d’OGM ne sont effectivement plus à démontrer… » ?
Claude Allègre est effectivement autant expert en matière d’OGM que M. Vélot. Cependant l’acte de parrainage ne requiert nullement d’être spécialiste. Zidane par exemple parraine l’association européenne contre les leucodystrophies (ELA) sans avoir publié le moindre papier sur le sujet.
« Le transgène qui va être introduit in fine dans le maïs n’est donc pas le gène naturel de bactérie, mais un gène modifié, une sorte de chimère génétique construite de toutes pièces et qui, bien que constituée pour l’essentiel du gène de bactérie initial, sera en quelque sorte une juxtaposition de séquences d’ADN (de petits morceaux de chromosomes) d’origines différentes. »
Le gène « naturel » tel qu’il existe dans le bacille n’aurait aucune chance de s’exprimer dans le maïs. Le fait que le gène original soit modifié pour permettre son expression dans la plante ne présente pas un risque en soi. En dehors de faire de la rhétorique on se demande bien ce que M. Vélot essaye de montrer par là. Quant à parler « de petits morceaux de chromosomes » je crois que M. Vélot devrait revoir la définition même de ce qu’est un chromosome, c’est un peu plus complexe qu’une « juxtaposition de séquences d’ADN ». Peut-être a-t-il oublié ce qu’est la chromatine ?
« Notons au passage que pour M. Fellous, il existe une faune inutile, conception très intéressante de la biodiversité, en particulier de la part d’un biologiste… »
Peut-être M. Vélot ne connaît pas la notion de faune nuisible ? Quoi qu’il en soit, il devrait éviter d’attribuer des propos à des gens alors qu’ils ne les ont pas tenu.
« Si M. Fellous parle effectivement de la protéine insecticide naturelle, c’est-à-dire de celle produite par la bactérie du sol Bt, il a entièrement raison : elle n’a pas d’autres effets connus que celui de tuer sa cible, la pyrale. »
Mais où M. Vélot va-t-il chercher ça ? La toxine Cry1Ab « naturelle » a au contraire de nombreuses cibles parmi les lépidoptères. Ostrinia nubilalis (la pyrale du maïs) n’est qu’une cible parmi d’autres. La toxine Cry1Ab du bacille est, en effet, aussi toxique pour Pieris brassicae (piéride du chou), Manduca sexta (sphinx du tabac), Heliothis virescens (noctuelle défoliatrice) ou encore Manestra brassicae (noctuelle du chou) (Höfte et al., 1989). Cette liste n’est pas exhaustive.
Ensuite M. Vélot cite quelques études montrant ou censées montrer des effets du maïs Bt qu’il n’a probablement pas lues ! Dès le titre il attaque fort !
« Effets toxiques de la plante Bt sur la flore »
Espérons que ce ne soit qu’un lapsus ! Je pense qu’un maître de conférence connaît la différence entre faune et flore !
« Etrangement, M. Fellous omet, en revanche, de citer tous les travaux scientifiques effectués à travers le monde par des laboratoires universitaires, et publiés (eux !) entre 2003 et 2008 dans des journaux internationaux à comité de lecture (c’est-à-dire avalisés par des pairs) et qui montrent des effets de la toxine Cry1Ab produite par le maïs Mon810 sur la faune non cible sur le lombric (ver de terre) [2], sur le papillon monarque [3] [4], sur le papillon de nuit Spodoptera littoralis (un ravageur des plantations de coton) [5], sur des insectes qui sont eux-mêmes des ennemis naturels des insectes ravageurs des cultures, tels que la guêpe Cotesia marginiventris [6], et le coléoptère Poecilus copreus [7], sur des insectes aquatiques présents dans les ruisseaux et dans les fossés de drainage en bordure des champs [8], et sur la puce d’eau Daphnia magna [9] ».
« …sur le lombric (ver de terre) »
D’après M. Vélot, Zwahlen et al. auraient montré que la Cry1Ab a des effets toxiques sur le lombric. C’est une affirmation pour le moins osée. Cette étude ne permet pas de conclure à un effet toxique de la Cry1Ab sur le lombric. Lors de ces travaux, deux expériences ont été conduites, une en laboratoire, l’autre en plein champ. Seule la croissance des vers est affectée et ce seulement après 160 jours pour l’étude réalisée en laboratoire. En plein champ aucune différence n’est observée. Les auteurs se gardent bien de conclure si c’est la Cry1Ab qui provoque c’est baisse de vitesse de croissance en fin d’expérience ou si d’autres paramètres (composition en lignine, activité microbiologique, reproduction des lombrics) influent sur les conditions en laboratoire. Ils l’écrivent d’ailleurs dans le résumé de l’étude : “Further studies are necessary to see whether or not this difference in relative weight was due to the Bt toxin or other factors discussed in the study.” Mais M. Vélot a t-il lu ce seul résumé ? De plus, si M. Vélot mettait sa bibliographie à jour il aurait vu qu’une étude publiée on line le 20 Avril 2010 dernier montre que le suivi des populations de lombrics pendant 4 ans dans des champs Bt comparés à des champs de maïs conventionnels ne montrent pas d’effets négatifs significatifs sur les populations de lombric. La troisième auteure de cette étude étant Claudia Zwahlen, la première auteure de l’étude citée par Vélot pour l’article précédent.
http://dx.doi.org/10.1016/j.soilbio.2010.04.004
Ainsi, d’après M. Vélot la toxine Cry1Ab aurait donc des effets toxiques sur le lombric ?. Cela reste totalement à démontrer, l’étude qu’il cite ne permettant pas d’étayer ses affirmations et les études récentes vont même totalement à l’encontre de cette hypothèse.
« … sur le papillon monarque »
Des effets négatifs de la toxine Cry1Ab sur les larves de papillons monarques peuvent être attendus puisqu’il s’agit d’un lépidoptère. Effectivement la publication de Dively et al. montre qu’in vitro une réduction de la croissance et une augmentation de la mortalité sont observées lorsque les chenilles sont nourries avec des feuilles saupoudrées de pollen de maïs Bt (Bt11 et MON810).
Ce que M. Vélot se garde bien de dire c’est que le risque de surmortalité est, d’après les auteurs, de l’ordre de 0,6% à 2,4% (worst-case scenario), soit beaucoup moins que ce qui est observé par les variations naturelles (hivers rudes par exemple). En effet, les distances de dissémination de pollen de maïs sont tellement courtes que seuls les quelques mètres entourant la parcelle présenteraient un risque pour ce type de papillon. C’est sûr qu’avec un tel « effet » les populations de monarque ont beaucoup à craindre du maïs Bt. Que concluent les auteurs ? Je cite : Considering that monarch butterflies can rebound from such events and produce historically average migratory populations despite high mortality during the breeding season (les auteurs évoquent des années où 80% de la population est décimée du fait des conditions météorologiques), it is likely that Bt corn will not affect the sustainability of monarch butterfly populations in North America.
M. Vélot cite aussi :
Or, cette étude ne présente qu’un intérêt théorique. Il s’agit d’une étude comportementale du papillon monarque exposé artificiellement à des anthères de MON810 et ne reflète en rien ce qui peut arriver au champ et souffre des mêmes limites que l’étude de Dively et al.
Une étude récente (J.N. Perry et al., 2010) publiée par des chercheurs de 5 pays européens en janvier 2010 montre par une approche mathématique que les populations européennes de papillons non-cibles n’ont pas grand chose à craindre des cultures de maïs Bt exprimant la Cry1Ab.
Je cite: Estimated environmental impact was low: in all regions, the calculated mortality rate for worst-case scenarios was less than one individual in every 1572 for the butterflies and one in 392 for the moth.
Cela fait maintenant 10 ans que les anti-OGM agitent le spectre de la disparition des papillons monarques alors que toutes les études récentes concluent que le monarque n’a pas grand chose à craindre des cultures de plantes Bt. Combien de temps vont-ils encore utiliser cet argument éculé ?
« … sur le papillon de nuit Spodoptera littoralis (un ravageur des plantations de coton) »
Comme l’indiquent les auteurs dès le début du résumé de l’étude ce papillon (appartenant à la même famille que la pyrale) est considéré comme un parasite dans la zone méditerranéenne de culture de maïs. C’est aussi un ravageur dans les zones de cultures tropicales et subtropicales (Salama et al, 1990). M. Vélot reconnaît lui-même que cet insecte est un « ravageur ». On devrait alors plutôt se féliciter si le maïs Bt a une action sur les parasites secondaires en plus de son action contre les ravageurs majeurs du maïs.
« … sur des insectes qui sont eux-mêmes des ennemis naturels des insectes ravageurs des cultures, tels que la guêpe Cotesia marginiventris »
Il semble que M. Vélot ait bien du mal à distinguer entre un effet direct de la toxine Cry1Ab et un effet indirect. Les résultats obtenus par Vojtech et al. indiquent que le parasite Cotesia marginiventris est affecté du fait de la baisse de qualité de ses proies élevées sur le maïs Bt.
Les auteurs le disent eux-même dans le résumé de l’étude, je cite : « Our results suggest that the effects on C. marginiventris when developing in susceptible S. littoralis larvae are indirect (host mediated) ». Plus loin ils ajoutent : « Thus direct effects cannot be excluded, although very unlikely : Cry proteins need specific receptors in the target insect gut ephithelium and Cry1A(b) has been shown to be specific to Lepidoptera. » Les auteurs ne montrent nullement un effet toxique de la Cry1Ab sur Cotesia marginiventris comme l’affirme M. Vélot, au contraire ils estiment cela comme très improbable.
Au fait, quels sont les effets observés et quelles seraient les conséquences au champ ?, je cite :
“Cotesia marginiventris developing in Bt maize-fed S. littoralis needed not even half a day (about 5%) longer for their development than the control and their cocoons were less than 0.2 mg (8%) lighter.”
Ces résultats sont à mettre en parallèle avec ceux de Faria et al. (2007) qui montrent un effet positif sur la durée de vie et la capacité de parasitisme de Cotesia marginiventris en présence de pucerons élevés sur du maïs Bt. Je cite : "Indeed, Cotesia marginiventris, a parasitoid of lepidopteran pests, lived longer and parasitized more pest caterpillars in the presence of aphid-infested Bt maize than in the presence of aphid-infested isogenic maize.”
En aucun cas une étude isolée ne permet de dire que des effets toxiques de la Cry1Ab ont été « montré » pour Cotesia marginiventris comme le prétend M. Vélot. Seule une étude au champ permettrait de déterminer si les cultures de maïs Bt ont un effet négatif sur les populations de C. marginiventris (mais paradoxalement les anti-OGM s’opposent aux essais au champ). Quoiqu’il en soit l’étude citée par M. Vélot ne « montre » pas d’effet toxique de la toxine Cry1Ab sur C. marginiventris comme il l’affirme.
« … et le coléoptère Poecilus copreus »
M. Vélot répète le même type d’erreur que dans la citation précédente. Les auteurs concluent, je cite: “The observed effects are most likely indirect effects due to further reduced nutritional prey quality. However, direct effects cannot be excluded.”
Dans la discussion, ils ajoutent : “Thus although direct effects of the Cry1A(b) toxin on P. cupreus larvae cannot be excluded in this study, they are very unlikely.”
Les auteurs n’ont pas montré (comme le dit M. Vélot) d’effet toxique de la toxine Cry1Ab sur P. cupreus. Ils ne peuvent l’exclure mais ils estiment que des effets directs de la Cry1Ab sont très improbables (very unlikely).
« … sur des insectes aquatiques présents dans les ruisseaux et dans les fossés de drainage en bordure des champs »
Il est consternant de voir les anti-OGM ressortir toujours les mêmes études quand bien même celles-ci ont été réfutées. Pour rappel, Rosi-Marshall et al. rapportent que les débris de maïs Bt exprimant la Cry1Ab réduiraient la croissance et augmenteraient la mortalité d’insectes non-cibles tels que les trichoptères. Cette étude a été sévèrement critiquée par Beachy, 2008 et Parrott, 2008. Aucune quantification des doses de Cry1Ab absorbées par les trichoptères n’est fournie ce qui ne permet pas d’établir de relation dose-effet avec la protéine Cry1Ab.
A cela s’ajoute qu’aucune information sur les doses de maïs absorbées n’est fournie ni sur l’identité du maïs Bt utilisé ni sur la lignée isogénique utilisée comme contrôle. De même aucune précision n’est fournie sur la reproductibilité des résultats. La seule chose que l’on peut conclure de cette étude c’est qu’un « danger potentiel » pour les trichoptères a été identifié lorsqu’ils sont exposés au maïs Bt en conditions de laboratoire mais en aucun cas cette étude ne « montre » un effet de la toxine Cry1Ab sur les organismes aquatiques comme l’affirme M. Vélot.
Il faut aussi rappeler que Rosi-Marshall et al. ont réalisé une étude en champ pour tester les résultats obtenus au laboratoire. Ils ont présenté leurs résultats à une conférence organisée par le NABS (North American Benthological Society) en juin 2007.
http://nabs.confex.com/nabs/2007/techprogram/P1519.HTM
En décembre 2009 Emma Rosi-Marshall et Jennifer Tank ont présenté des résultats complémentaires lors d’un symposium à Berlin.
http://www.gmo-safety.eu/news/652.maize-effects-organisms-water-detected-field-trials.html
Cette étude, qui devrait être publiée dans les prochains mois, n’indique pas que le maïs Bt soit une menace pour les trichoptères.
« … et sur la puce d’eau Daphnia magna »
Cette étude comporte de nombreuses erreurs qu’il serait trop long de détailler ici. Une critique sévère de cette étude a été publiée par Ricroch et al. (2010) qui détaille toutes les faiblesses de l’approche expérimentale.
Pour l’anecdote, le dernier auteur de Bøhn et al. est le fameux Terje Traavik, celui qui prétendait début 2004 avoir identifié des réactions allergiques à un maïs Bt aux Philippines et qui n’en a jamais fourni le moindre début de preuve. Cela ne l’avait pas empêché d’aller s’épandre dans les médias sur ce point et de créer un autre mythe anti-OGM qui perdure encore aujourd’hui.
http://www.agbioworld.org/biotech-info/pr/traavik.html
Il est tout de même étonnant que seules des études ne permettant pas de conclure à une quelconque dangerosité des maïs Bt exprimant la Cry1Ab sur la faune non-cible soit utilisées par M. Vélot, exception faite de l’étude montrant une toxicité pour un ravageur secondaire, mais peut-être M. Vélot considère-t-il cet insecte comme faisant partie de la faune « non-inutile » à l’agriculture ?
Les affirmations de M. Vélot relèvent-elles du mensonge, de simples erreurs ou d’un manque de « rigueur scientifique » ?
Pour tenter de répondre à cette question nous analyserons plus en détail, dans la dernière partie consacrée à M. Vélot, ses affirmations sur la toxicité de la Cry1Ab pour la sésamie ainsi que sa façon très particulière qu’il a d’interpréter les travaux de ses pairs disponibles sur cette question.
Alexis Thomann
A Suivre…
Références :
Notes :
(1) http://planete.blogs.nouvelobs.com/archive/2009/05/27/ogm-controverse-de-long-en-large.html
(2) http://www.infogm.org/spip.php?article4449
(3) Les conférences anti-OGM de Christian Vélot, ou son livre grand public « OGM tout s’explique » ne font en aucun cas de lui un spécialiste.