Assez de coquelicots !
Il ne se passe pas une semaine sans que des « personnalités » éco-conscientisées se sentent obligées de lancer un appel. « Personnalités » ? Un bien grand mot pour désigner des people, en fait. Des gens célèbres, et très riches pour certains, qui s’imaginent avoir la légitimité pour faire la morale au citoyen ordinaire.
Ces appels ont en commun l’outrance. C’est bien compréhensible. Dans l’un d’entre eux publié dans le Monde, 200 personnalités affirment que nous devons faire face au « plus grand défi de l’histoire de l’humanité » (1). On imagine le poids de la responsabilité qui pèse sur leurs frêles épaules ! Leur courage est immense. Pour sauver la planète, « nous proposons le choix du politique – loin des lobbys – et des mesures potentiellement impopulaires qui en résulteront ». Quel héroïsme ! Ce courage ne va pas jusqu’à préciser quelles mesures « potentiellement impopulaires ». Pourtant, une mesure toute simple permettrait à beaucoup d’entre eux de contribuer en actes à lutter contre ce danger : pourquoi ne pas commencer par supprimer le Festival de Cannes, au bilan écologique désastreux ? En voilà une mesure impopulaire, surtout chez les acteurs ! Mais face au « plus grand défi de l’histoire de l’humanité », n’est-ce pas une mesure élémentaire ?…Les quelques scientifiques qui s’associent à cet appel, quitte à cautionner des contre-vérités (2), n’en sortent pas vraiment grandis.
Un autre appel, tout aussi outrancier, vient d’être publié. Cet appel, intitulé « Nous voulons des coquelicots », bénéficie d’un site internet (3), demande l’interdiction de tous les pesticides*. Nous reviendrons sur le sens de cet astérisque. Ce qui est plus singulier, c’est qu’il ait été lancé par Charlie Hebdo, dans un numéro spécial. Pauvre Charlie Hebdo, dont la relance fut laborieuse après le terrible attentat de 2015. Cela n’excuse pas tout. Donner ainsi dans la surenchère médiatique et le conformisme le plus plat, c’est signer l’acte de décès définitif de ce journal, en tant que journal satirique en tout cas.
Charlie et le lobby du bio
Côté Charlie, c’est Fabrice Nicolino qui est à l’initiative. Mais il y a beaucoup de beau monde derrière. Greenpeace, la LPO, les Amis de la Terre… De manière amusante, Charlie Hebdo est listé parmi les ONG soutenant l’appel… ONG, sans doute, pour évoquer des organisations qui se soucient uniquement du bien de l’humanité et de la planète. Les intérêts purement mercantiles sont pourtant bien représentés par Générations futures, financée par l’industrie du bio. Générations futures qui n’est pas là pour un simple soutien de principe, mais comme principal organisateur de la campagne : C’est elle qui, dès le 12 juillet, a réservé le domaine internet nousvoulonsdescoquelicots.org.

Tout porte l’empreinte de sa communication, comme cette nième manipulation autour des résidus de pesticides retrouvés dans les cheveux, cette fois-ci, ceux de la rédaction du journal. « On a testé pour vous : tous les Charlie sont empoisonnés », titre avec finesse l’hebdo tombé bien bas. Riss, dans un éditorial grotesque, nous explique que Charlie Hebdo est « encore une fois menacé de mort » ! Compte tenu des évènements tragiques récents, on pourrait croire à de l’humour morbide, à prendre au 3ème ou 4ème degré : pas du tout, Riss fait semblant d’y croire et débite tous les poncifs en la matière. Plus proche de la paranoïa stalinienne que de l’esprit libertaire, il nous sert la fable de la forteresse assiégée (la sienne) « par la propagande incessante des lobbies et leur acharnement à dénigrer leurs adversaires [qui] sont une insulte à la démocratie ». « Non seulement , elle l’empoisonne, mais elle l’étouffe » . A ce niveau de délire, c’est pathétique. Riss nous rejoue là une nouvelle version de l’histoire du pickpocket qui crie Au voleur !
Et toujours dans cet esprit si caractéristique de la démocratie, Charlie Hebdo réclame la tête du président de l’ANSES…Et pour terminer, des accusations contre Gil Rivière Wekstein, auxquelles ce dernier a d’ailleurs répondu (14). Il est beau, le Charlie version 2018….
Les fondateurs, Cavanna et Choron, imaginaient-ils que l’hebdomadaire satirique servirait un jour de papier pour emballer de la marchandise bio douteuse ?
Pour emballer le poisson bio, certains lui préféreront le Monde, qui a annoncé l’initiative la veille de la parution du numéro spécial de la Charlie et de l’activation du site Nous voulons des coquelicots. L’article signé Stéphane Foucart est illustré par des bidons de RoudUp (4)! C’est décidément obsessionnel chez lui. Parmi les associations impliquées dans cette affaire, Foucart omet de citer la principale, Générations futures. Il n’oublie pas, par contre, d’annoncer la parution du livre éponyme « coécrit par Fabrice Nicolino et le militant anti-pesticides François Veillerette » !
Un appel consternant
L’appel, que Foucart n’a pas jugé utile de décoder, est consternant. A commencer par le titre et le slogan « Rendez-nous nos coquelicots ». A l’évidence, ces gens-là ne mettent pas souvent les pieds dans cette campagne supposée empoisonnée. On en voit en abondance en bordure des champs. Par ailleurs , les auteurs se moquent des contraintes agricoles en ignorant que les coquelicots sont des adventices dont il est nécessaire de limiter la présence dans les cultures. Ils sont de plus toxiques. Il y a un an presque jour pour jour, l’agence Reuters signalait la mise en quarantaine par l’Egypte de blé français à cause de la présence de graines de coquelicot dans la cargaison (5).
La première phrase de l’appel est d’une profonde débilité : « Les pesticides sont des poisons qui détruisent tout ce qui est vivant ». Bien sûr, par définition, un pesticide est un poison… pour certains organismes. On les utilise pour tuer certains organismes (des mauvaises herbes, des champignons, des insectes etc..) afin d’en protéger d’autres (les plantes que l’on cultive). Les pesticides ne sont rien d’autre que des produits phytosanitaires, que l’on doit utiliser de manière raisonnée pour soigner nos cultures. Il est impossible de s’en passer, comme il nous est impossible de nous passer de médicaments. Certes, le recours aux plantes génétiquement modifiées, telles que les plantes Bt, permettent de réduire l’usage d’insecticides : faut-il rappeler que ces gens militent contre les OGM ?
« L’exposition aux pesticides est sous-estimée par un système devenu fou, qui a choisi la fuite en avant. Quand un pesticide est interdit, dix autres prennent sa place. Il y en a des milliers. » Outrances et mensonges. Rien ne permet de dire que l’exposition aux pesticides est sous-estimée. Quant au « système fou » qui autoriserait dix nouveaux pesticides pour chaque pesticide interdit, on nage en plein délire : entre la fin des années 80 et 2013, on est passé d’environ 1000 substances actives autorisées dans l’Union Européenne à ….423 (6)!
« Non, nous ne voulons plus. À aucun prix. Nous exigeons protection. Nous exigeons de nos gouvernants l’interdiction de tous les pesticides* en France. Assez de discours, des actes. » Ainsi se termine l’Appel. Sérieusement, ces gens peuvent-ils concevoir que cesser de protéger les cultures seraient une protection ? C’est là que l’astérisque donne son véritable sens à cette opération monstrueuse. Il précise que l’interdiction demandée concerne tous les pesticides…de synthèse. Le dénigrement systématique de l'agriculture conventionnelle, les subventions, les marchés captifs, tout cela ne suffit plus au lobby du bio : elle exige l’interdiction du non bio ! L’appel joue donc ainsi sur la peur du public du « chimique » auquel on oppose les pesticides « naturels », qui seraient par essence inoffensifs. Cette imposture (7) a été relayée dans l’émission de France Inter La tête au carré, où Nicolino, sans contradicteur, a pu se livrer à une superbe leçon de chimie « alternative » (8) : « les pesticides bio ne sont pas de même nature chimique (sic !), et ils ne posent pas les mêmes problèmes que les pesticides de synthèse qui se combinent à l’infini parce que c’est le principe de base de la chimie ». Pas de réaction de Mathieu Vidard…
On s’attendrait à ce que le sulfate de cuivre, massivement utilisé en agriculture biologique, soit dans la liste des pesticides à bannir, puisque produit par la chimie de synthèse , en faisant réagir du cuivre et de l’acide sulfurique. Sulfate de cuivre, qui selon l’Agence européenne des produits chimiques est « très toxique pour la vie aquatique, peut causer le cancer, peut compromettre la fertilité ou l'enfant à naître, est nuisible en cas d’ingestion, cause des dégâts oculaires sérieux, peut endommager des organes par l'exposition prolongée ou répétée, l'irritation de la peau et des réactions allergiques cutanées » (9). Soit un profil toxicologique beaucoup plus défavorable que le glyphosate, qui fait l’objet de tant d’acharnement de la part de Générations Futures. Mais Veillerette a fait savoir qu’il ne souhaitait pas interdire le cuivre (10). Idem pour Nicolino, pour qui le cuivre ne serait pas vraiment pas un problème puisque nous y sommes confrontés depuis des lustres. Bref, du n’importe quoi !
Parmi les soutiens de cet appel, très peu de scientifiques… Mais déjà 150.000 signatures du public en une semaine. Et les organisateurs en espèrent 5.000.000 ! L’ampleur de leur succès sera une bonne mesure des progrès de l’obscurantisme dans ce pays. A notre avis, 150.000, c’est déjà trop. Alors, que dire aux naïfs ?
Il y a certes peu de chances que cela aboutisse à une interdiction totale de l’agriculture non-biologique, dont les amoureux du coquelicot veulent clairement la mort. Mais les pressions, comme celles qui s’exercent pour l’interdiction du glyphosate, vont se multiplier, interdictions qui n’auront strictement aucun effet positif en terme de santé publique, mais qui aggraveront les difficultés des agriculteurs, et risquent de mettre en péril certaines filières. Et si toute l’agriculture se convertissait au bio ? La comparaison de quelques rendements bio/conventionnel est accablante. Pour le blé tendre par exemple, les rendements du bio sont environ le tiers des rendements du conventionnel (11). Soit à peu près les rendements de 1962 (12). Même en imaginant de cesser toute exportation (13),avec en contre-partie, l'inconvénient de ne pouvoir importer les produits agricoles que nous ne produisons pas, le bio serait incapable de répondre à nos besoins agricoles.

Le lobby qui est à l’origine de cet appel a donc remplacé la feuille de vigne par un coquelicot. C’est plus joli, mais c’est un peu mince pour cacher sa nudité. Les « citoyens » qui signent joyeusement la pétition s’en rendront-ils compte, ou préféreront-ils se cacher les yeux ? Se rendront-ils compte que si les lubies qu’ils défendent étaient appliquées jusqu’au bout, cela aboutirait au retour de l’insécurité alimentaire ?
- https://www.lemonde.fr/idees/article/2018/09/03/le-plus-grand-defi-de-l-histoire-de-l-humanite-l-appel-de-200-personnalites-pour-sauver-la-planete_5349380_3232.html
- par exemple sur la déforestation : la couverture forestière de la planète s’est globalement accrue, les pertes subies en zone tropicale étant plus que compensées par les gains ailleurs.cf : Global land change from 1982 to 2016, Nature,volume 560, (2018)
- https://nousvoulonsdescoquelicots.org/l-appel/https://www.lemonde.fr/planete/article/2018/09/11/nous-voulons-des-coquelicots-l-appel-contre-les-pesticides-lance-dans-charlie-hebdo_5353198_3244.html
- https://www.universalis.fr/encyclopedie/pesticides/4-les-pesticides-et-la-reglementation-europeenne/
- https://echa.europa.eu/fr/brief-profile/-/briefprofile/100.028.952
- https://echa.europa.eu/substance-information/-/substanceinfo/100.121.888
(10)http://www.lafranceagricole.fr/l-actu-de-la-semaine/adls-0004-cuivre-1,3,3297674072.html
(11)les barres orange du graphique portent sur l’ensemble des exploitations, bio compris. L’écart bio/non bio est donc encore plus grand
(12) https://donnees.banquemondiale.org/indicateur/AG.YLD.CREL.KG?locations=FR&view=chart
(13) Signalons d’ailleurs qu’après un excédent de presque 5 milliards d’euros en 2013, le solde des produits agricoles est en chute constante depuis. L’excédent tombe à un niveau historiquement bas en 2017 avec 381 millions d’euros. La situation s’améliore toutefois début 2018.
