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Personne ne se souvient de Magritteville, pas plus que de Villemoche, ancien nom de la même ville. Et pour cause, quiconque n'y habitait pas, s'il avait le malheur de devoir s'y rendre, s'efforçait de l'oublier dès la fin de son séjour : Villemoche, produit de plusieurs siècles d'acharnement immobilier, était comme son nom l'indique une ville épouvantablement affreuse, irrespirable, dont l'environnement inhumain avait transformé des générations entières en dépressifs chroniques. 

Quand un jour, son maire nouvellement élu, féru d'art et de beauté crut pouvoir tromper la tristesse des murs de la cité en mettant à contribution tout ce que la ville comptait de peintres amateurs. Finis la grisaille, les  murs lépreux, les tours infernales qui bouchaient l'horizon. Chaque façade ingrate,
chaque mur borgne se vit décorer par des virtuoses du pinceau de magnifiques trompe-l'œil. Pour couronner ce projet, Villemoche fut rebaptisée Magritteville.

Entendons-nous bien. Il s'agissait de peindre de vrais trompe-l'œil, infiniment plus vrais que ceux que vous connaissez. Car quand j'entends « oh quel joli trompe-l'œil ! » je ne peux m'empêcher de
qualifier cela d'abus de langage. Par définition, l'œil ne peut discerner un véritable trompe-l'œil, puisque celui-ci donne l'illusion parfaite de la réalité. A Magritteville, seuls les artistes qui les avaient peints pouvaient à la rigueur faire la différence, encore que nombre d'entre eux aient plongé dans la schizophrénie dès qu'ils eurent donné le dernier coup de pinceau et qu'il se reculèrent pour admirer leur chef d'œuvre.

Tous les autres citoyens tombèrent dans le panneau. Au sens propre du terme!

Ainsi ce malheureux automobiliste qui crût s'engager sur une charmante petite route de campagne, bordée de platanes et de fleurs printanières, et qui percuta à 80 kilomètres heures le mur de l'illusion.

Ainsi  également, ces pauvres citoyens frappés d'une insolation mortelle pour avoir longé en plein mois de janvier un paysage saharien peint tout le long des 3 kilomètres d'enceinte d'une immonde caserne désaffectée. La canicule suggérée par ce décor factice eut raison de la rudesse de l'hiver qui sévissait cette année-là, et une centaine de personnes furent conduites aux urgences, brûlées au deuxième degré.

Même inspirée par les meilleurs sentiments, l'illusion reste mortelle. Devant la multiplication des accidents graves, le conseil municipal , qui disposait heureusement d'une cartographie précise des lieux d'implantation de ces faux-semblants, décida de faire planter à 50 mètres avant chacun d'eux
un panneau portant la mention «Attention, vous arrivez devant un trompe-l'œil ». 

Hélas, le mal semblait irréparable, car si un homme averti en vaut deux, chat échaudé craint l'eau tiède.

« Et qu'est-ce qui me prouve que ce panneau n'est pas lui-même un trompe- l'œil ? On ne me la fait plus, à moi ! » Ainsi avait dû raisonner ce braqueur de banque malchanceux, qui accéléra pour foncer sur le barrage routier qui semblait l'attendre au bas de la descente. Sa voiture décapotable
dévala la pente à tombeau ouvert , s'écrasa contre le mur du cimetière, abîmant au passage l'admirable fresque peinte par un groupe d'orphelins de la police.  Le gangster fut projeté haut dans les airs et atterrit directement dans la tombe fraîchement creusée destinée au gardien de la paix qu'il avait abattu l'avant- veille. 

La population tranquille de Magritteville n'aurait sans doute pas déploré la mésaventure du braqueur tué sur le coup, si  une dizaine de citoyens (presque) sans reproches  n'avaient subi le même genre de vicissitudes. Une lettre ouverte, signée par la quasi-totalité des administrés de la commune,  fut
publiée, menaçant de démettre le maire s'il ne mettait pas fin au chaos dont il était responsable.

Après une nuit entière de cogitation, la cellule de crise convoquée par le maire trouva enfin la solution. Les panneaux annonçant les trompe- l'œil seraient arrachés et remplacés par des avertisseurs sonores  délivrant le même message et se déclenchant automatiquement à l'approche d'un passant , piéton ou automobiliste.

« Les gens vont-ils croire à la réalité du message ? » s'inquiéta le premier adjoint. « Evidemment, car tout le monde sait qu'un mirage se voit, mais ne s'entend pas » le rassura le maire.

Cette mesure eut rapidement des effets, et le nombre de drames décrut dès les premiers jours de son application. Mais en dépit d'une mortalité ramenée à un niveau raisonnable, le quotidien des Magrittevillois ne s'améliora guère. Ils ne pouvaient plus faire un pas sans sursauter en
entendant le message « Attention, vous arrivez devant un trompe-l'œil », et un véritable climat de paranoïa collective s'installa. Beaucoup finirent par se terrer chez eux.

Seuls le maire et  son équipe semblaient satisfaits, certains à l'examen des derniers bilans démographiques que le pire appartenait au passé. Mr le maire fut la dernière victime de ses propres illusions.

Ce matin-là, il roulait à vive allure sur l'avenue principale pour rejoindre son bureau. Il s'apprêtait à franchir l'unique pont de la ville, vieux de plusieurs siècles. Il aurait pu conduire les yeux presque fermés, tellement l'itinéraire lui était familier.  « …ttention ! Vous arrivez devant un trompe-l'œil ! » .
Totalement décontenancé par cet avertissement inattendu, il en perdit le contrôle du véhicule,  qui franchit le parapet du pont pour s'écraser 20 mètres plus bas, dans le lit de la rivière.

Le pont était bien réel, tout aussi réel qu'au cours des deux ou trois cents dernières années . Mr le Maire de Magritteville n'avait pas été victime d'un trompe-l'œil, mais d'un trompe-l'oreille. Exceptionnellement ce matin-là, le hasard des allées et venues avait produit le déclenchement simultané de tous les haut-parleurs, provoquant un phénomène de résonance et une amplification démesurée du message audible en n'importe quel point de la ville.

Magritteville, pas rancunière, offrit au maire des obsèques grandioses. Toute la population était réunie au cimetière municipal dans un silence d'autant plus impressionnant que le reste de la ville étant déserté, plus aucun avertisseur ne perturba son calme durant la cérémonie.

Magritteville, jadis ville triste, devenue ville mortelle à cause de ses trompe-l'œil, ne pourrait-elle reconquérir la sérénité que dans la paix des cimetières ?

Prenant soudain conscience de la seule alternative possible, un groupe de Magrittevillois sortit de l'enterrement munis de pioches et de masses. Dans une fureur destructrice, il s'attaquèrent d'abord au mur du cimetière déjà entamé par le crash du loubard quelques temps auparavant. Ils remontèrent
ensuite la rue, cassant méthodiquement tout ce qui pouvait correspondre à un trompe-l'œil. Puis ,par peur d'en manquer un seul, ils rasèrent finalement tout leur passage , maison par maison, immeuble par immeuble. Même le maudit pont qui avait eu raison de la volonté réformatrice de feu Mr le Maire fut transformé en un tas de gravats.

En quelques jours, la ville fut rasée, plus un mur n'était debout. Pourtant, baignant pour la première fois depuis des temps immémoriaux au milieu d'un vrai soleil  encore timide mais d'une indubitable authenticité, ce paysage chaotique n'était pas aux yeux de la population synonyme de désolation. Le temps de la reconstruction était venu. On décida que l'avant-gard mondiale de l'architecture et de l'urbanisme serait conviée pour faire de la nouvelle ville la plus belles des cités. On s'accorda sur le nom de cette nouvelle ville : Antonamacanonga. Ce nom vous parait dingue ? Noubliez pas que c'est une histoire de dingues !

                                                   Anton Suwalki

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