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18 octobre 2013 5 18 /10 /octobre /2013 11:52

M. Stéphane Foucart s'en est pris dans Le Monde du 12 octobre 2013 [1] à un document guide, « Système pour l'évaluation du risque des produits phytosanitaires pour l'environnement » [2], de l'Organisation européenne et méditerranéenne pour la protection des plantes (EPPO) [3], dont le siège est à Paris et qui compte 50 États membres (parmi eux, Jersey et Guernesey...) en débordant vers l'Asie centrale.  Sur un mode hautain et, disons-le, hautement déplaisant.

 

Introduction :

« C'est de manière grotesque que sont évalués les risques des nouvelles générations d'insecticides pour les butineuses. On comprend mieux le mystère du déclin rapide des abeilles, un peu partout sur Terre. »

Traduction : le déclin rapide des abeilles est dû à la manière grotesque...  Un peu partout sur le Terre car, c'est bien connu, les « nouvelles générations d'insecticides » sont ubiquitaires...

M. Foucart s'est bien gardé de donner le lien vers le texte mis en cause ; et de décrire, ne serait-ce que brièvement, cette « manière grotesque ».

Son argument est le suivant :

« Pour comprendre, il peut être utile de faire une petite expérience de pensée. Prenez un groupe d'hommes jeunes, en bonne santé. Assurez-vous qu'ils pèsent tous environ 70 kg. Puis enfermez-les pendant deux jours et contraignez-les à fumer suffisamment de cigarettes pour obtenir la mort de la moitié d'entre eux. Relevez la quantité de cigarettes inhalées pour parvenir à ce résultat : vous venez d'obtenir ce que les toxicologues nomment la "dose létale 50" sur quarante-huit heures (ou DL50-48 heures). C'est la quantité d'un toxique qui, administrée sur une période de deux jours, a une chance sur deux de tuer un individu. En se fondant sur la seule toxicité de la nicotine, il est vraisemblable que la DL50-48 heures de la cigarette blonde soit de l'ordre de cent cinquante paquets par individu. Divisez ensuite cette quantité par dix. A ce stade, vous ignorez encore à quoi correspond le résultat obtenu (c'est-à-dire quinze paquets). »

 

« A rien ? Détrompez-vous : l'expérience et le calcul que vous venez de conduire vous apportent la "preuve scientifique" que la cigarette est un produit à "faible risque" pour les humains, pour peu que sa consommation demeure sous le seuil de quinze paquets quotidiens. A cinq paquets de blondes par jour, vous êtes donc très largement en deçà du seuil de risque. »

Le choix de la comparaison avec la cigarette n'est pas anodin.  Tout comme l'invraisemblable DL50 de 150 paquets de cigarettes.  Soit 3.000 cigarettes en deux jours ! C'est à croire que M. Foucart est stipendié par l'industrie du tabac...

L'objectif était donc manifestement de ridiculiser, auprès d'un public béotien et crédule (en témoignent les commentaires), une règle établie dans le cadre de l'EPPO – avec forcément le concours d'experts.

La réalité est plus complexe.  Le document-guide est essentiellement un arbre de décision.  M. Foucart n'en a extrait qu'une étape, relative à l'exposition des abeilles à la substance active dans le cas du traitement des semences ou du sol.  Et il l'a décrite avec une parfaite mauvaise foi..  Car le rapport entre la DL50 et l'exposition sur un jour, s'il est supérieur à 10, n'est pas une « "preuve scientifique" » (les guillemets intérieurs sont de M. Foucart), mais un seuil de décision.

Dans le cas des pulvérisations, donc d'une toxicité possible par contact ou orale, on calcule le rapport entre la dose d'application (en grammes par hectare) et la DL50 (en microgrammes/abeille) et on s'arrête – on conclut à un faible risque pour les abeilles – si ce rapport est inférieur à 50.

Pourquoi des valeurs différentes ? Parce que, comme cela est expliqué avec quelques détails et des références bibliographiques dans le document guide, elles dérivent de l'expérience.  Et elles comportent une bonne marge de sécurité.

M. Foucart pérore :

« Grotesque ? C'est très précisément de cette manière que sont évalués les risques présentés par les nouvelles générations d'insecticides (dits néonicotinoïdes) pour l'abeille. Si l'on estime qu'une butineuse est quotidiennement exposée à une dose d'insecticide de l'ordre d'un dixième de celle qui lui est fatale, alors le produit est jugé, de manière tout à fait arbitraire, à "faible risque"... »

Non, ce n'est pas – encore moins précisément – de cette manière...  Quand un risque ne peut être exclu, des essais en plein champ sont entrepris dans des conditions représentatives de l'usage qui sera fait de la matière active (du pesticide).

Et il n'y a aucun arbitraire dans l'étape que M. Foucart a cru bon de vilipender, mais un retour d'expérience.  Et, ce qui est grotesque, c'est son accusation tout à fait gratuite de « laxisme réglementaire [...] invraisemblable ».

Et un document guide n'est pas un règlement...

Wackes Seppi

________________

[1]  http://www.lemonde.fr/idees/article/2013/10/12/le-tabac-et-les-abeilles_3494773_3232.html

[2]  http://onlinelibrary.wiley.com/doi/10.1111/j.1365-2338.2010.02419.x/full

[3]  http://www.eppo.int

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commentaires

Wackes Seppi 24/10/2013 12:37


À lire avec plaisir, car c'est agréable et pertinent ; avec déplaisir car c'est triste, la désinformation :


 


http://verel.typepad.fr/verel/2013/10/epid%C3%A9miologie-de-comptoir.html#more


 


Stéphane Foucart a aussi commis un autre article :


 


http://www.lemonde.fr/sciences/article/2013/10/23/securite-alimentaire-europeenne-59-des-experts-en-conflit-d-interets_3501367_1650684.html


 


Il y maltraite un article du Corporate Europe Observatory, qui traite de la gestion des conflits d'intérêts à l'EFSA et formule des propositions (auxquelles on peut adhérer ou non). Il n'en a
extrait que ce qui correspondait à son idéologie.


 


Titre de l'article :


 


« Sécurité alimentaire européenne : 59 % des experts en conflit d’intérêts »


 


Dans le texte, on lit – quand même : « Les conclusions de l'ONG sont contestées par l'EFSA. Le désaccord tient essentiellement à la définition même du conflit d'intérêts. »


 


 

Zdravo 22/10/2013 11:17


Et il faudrait parler de la sélection de nos chères abeilles "européennes"...


On parle de "déclin" (35% US, ~30% en Europe) mais on parle que d'une seule abeille : l'abeille domestique, Apis mellifera (avec ~20 races) ! A mettre en relation avec les ~16 000 autres espèces
d'abeilles (sauvages).


L'impact des produits phytosanitaires sur la diminuation des chaptels est réel, mais n'est surement pas le facteur n°1, viennent devant les maladies et les parasites... Merci qui ?Sélectionnée
pour être moins agressive et produire beaucoup de miel, sa variabilité génétique a été réduite. Merci à nos apiculteurs (à la recherche de
rendement : toujours plus de miel, mais en fragilisant les individus).


 


Et là j'aime faire la comparaison entre la vache Holstein et Apis mellifera, car on retrouve pas mal de similitude ! Ultra-compétence (pisseuse de lait / miel ; extrémement fragile faces aux
maladies et parasites / développement de Recherche couteuse pour lutter contre ces derniers / remise en question de la sélection -trop poussé).


 


 


Concernant les espèces sauvages, il y a moins de 20 publications... et encore ça ne concerne presque que des bourdons, en UK. Donc il y a eu réçamment un FP7 (projet européen) de lancé :
http://www.step-project.net/


Affaire à suivre...

Karg se 21/10/2013 09:15


La cause du déclin des l'abeilles domestiques européennes (et non pas des abeilles, les africaines et les asiatiques sont en bonne santée) est un effet synergique entre Varroa et des virus pour
les mortalités "classiques", et Nosema ceranae pour les vidanges de ruche en plein été. Tout les travaux et rapport scientifique (COLOSS en UE, USAD EPAD au USA) depuis 2006-2007 converge vers
cet hypothèse. Là où il n'y a pas de Varroa, il n'y a pas de CCD: la Réunion en est l'exemple le plus flagrant. 


https://fr.wikipedia.org/wiki/Syndrome_d%27effondrement_des_colonies_d%27abeilles

Wackes Seppi 20/10/2013 18:58


M./Mme Arthuis pose une question intéressante qui n'a pas de réponse simple.


 


Comme indiqué par M.Mme CDC, la cause du déclin des abeilles est multifactorielle ; et il est vraisemblable que la cause principale diffère d'une région à l'autre.


 


Pour ce qui est des pesticides, une résistance – dans le cas présent d'un insecte à un insecticide – n'a de signification du point de vue de l'évolution (et de l'agronomie) que si elle se
transmet aux générations suivantes.


 


Chez les abeilles, la pression de sélection s'exerce essentiellement sur les butineuses et, d'une manière plus générale, les ouvrières. Or c'est la reine qui transmet le patrimoine génétique...


 


Cette considération ne vaut en pratique que dans le cas où, d'une part, le produit phytosanitaire en cause est dangereux pour les abeilles et, d'autre part, il est utilisé dans des conditions qui
les affectent. Il y a de tels produits dangereux (on teste... c'est bien la prémisse de l'article critiqué ci-dessus) ; mais, sauf erreur dans les tests, ces produits sont en principe
utilisés dans des conditions qui minimisent l'impact sur les abeilles, notamment en dehors de la période de floraison. Il n'y a donc pas ou peu de pression de sélection en pratique.


 


Erreur dans les tests ? Le discours anti-pesticide a longtemps été fondé sur cet argument ou, pire, sur celui de la tricherie, notamment dans le cas des néonicotinoïdes. Le retour
d'expérience du terrain suggère plutôt que ces insecticides peuvent être utilisés dans des conditions qui évitent les dégâts sur les ruches. Le discours a récemment évolué pour le MON 810 :
l'altermonde sait pertinemment que cet événement de transgénèse n'a absolument aucun effet sur les abeilles ; mais, argue-t-il, il n'a pas été évalué selon les règles qu'il prétend
applicables...


 


On remarquera au demeurant que l'agriculture dite « biologique » utilise aussi des insecticides, certains autorisés, d'autre ne bénéficiant pas d'une autorisation mais néanmoins
commercialisés à d'autres fins (prétendues). Ils sont tous dangereux pour les abeilles...


 


.


 


Vous avez écrit : « J'ai juste une remarque qui est que souvent on critique les pesticides en disant "de toutes façon les insectes finissent toujours par contourner celui-ci en
développant des résistances..." »


 


 


Tout se plaide quand on défend une thèse, et bien des gogos se font prendre, surtout s'il s'agit d'un sujet chargé d'émotion. L'insecte cible (par exemple) acquiert une résistance au bout de
quelques années ? Ce seront toujours quelques années de gagnées sur le ravageur. Tient-on le même raisonnement pour le vaccin contre la grippe ? Ou un antibiotique qu'on vous administre
pour vous sortir de la panade ?

cdc 18/10/2013 17:01


@Arthuis : il y a eu un article intéressant récemment (?) dans le Scientific American à ce sujet. Il est certain que les effondrements de colonies sont multifactoriels, et le rôle des
néonicotinoïdes n'est pas clair. Vous pourrez aussi trouver des arguments sur Agriculture et Environnement.

Arthuis 18/10/2013 16:13


Le déclin des colonies d'abeilles est fréquemment rappelé dans la presse grand public. On dirait même que ce serait de nature à devoir nous réjouir car cela nous donne une occasion de plus de
condamner les méchants qui, évidemment en sont responsables: l'agrochimie et les lobbys de tout poil etc... Moi je n'ai pas de connaissances précise sur cette question des abeilles mais je
crois qu'elle fait l'objet de recherches car on n'a pas encore de certitude en la matière. Donc ayons confiance en celles-ci. J'ai juste une remarque qui est que souvent on critique les
pesticides en disant "de toutes façon les insectes finissent toujours par contourner celui-ci en développant des résistances" (chose qui est vraie du fait d'une certaine sélection naturelle qui
permet à certains individus plus résistants de produire une descendance contrairement aux autres etc...) Et dans ces cas en plus c'est à la suite de traitements très forts, ceux destinés à tuer
les insectes" que certains vont résister. Je m'étonnerai que l'application de doses très très faibles qui ne tuent pas les abeilles (en tous cas pas comme un insecticide tue d'habitude:
brutalement) comment celles-ci se trouveraient alors comme condamnées sans aucunes chances, elles, de développer ces mêmes résistances comme on le voit par ailleurs. C'est juste une question pour
que ceux qui croient avec la foi du charbonnier que le problème c'est les pesticides. La mise en cause des produits pesticides (lorsque l'on respecte les prescriptions, les doses et les
conditions d'applications)  pour ce problèms précis des abeilles n'est pas prouvé. Mais s'il l'est un jour, évidemment je changerai d'avis.


 

Emmanuel Grenier 18/10/2013 15:54


C'est drôle : Stéphane Foucart applique les méthodes qu'il dénonce dans son livre "la fabrique du doute". Lui pourfend les contestataires et qui est d'une fidélité sans faille aux institutions
quand il s'agit du climat, met en cause les institutions et rejoint le camp du doute quand il s'agit de pesticides.

cdc 18/10/2013 13:57


Dans un ordre d'idées assez proche, GRW pointe les invraisemblables confusions de Que Choisir sur les analyses de vins :


http://www.agriculture-environnement.fr/a-la-une,6/que-choisir-revele-que-boire-1180-bouteilles-de-vin-par-jour-nuit-a-la-sante,884.html