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6 novembre 2013 3 06 /11 /novembre /2013 18:06

« Je n’achèterai plus jamais d’aliment contenant de l’huile de palme. Elle est responsable de la déforestation, de la disparition des derniers orang-outang, c’est une huile hydrogénée mauvaise pour la santé, et ça enrichit les multinationales » .

 

Ces propos tout en nuances m’ont été récemment tenus par un « consommateur citoyen ». Même pas besoin de le torturer pour qu’il avoue ses sources. Il venait de voir le documentaire de France 5 : « Palme : une huile qui fait tâche » (1). La leçon a été bien retenue, semble-t-il !

 

Lorsque les écologistes inventent un nouvel objet à détester, on peut s’attendre à un véritable matraquage médiatique. Concernant le palmier à huile, la machine infernale est lancée, et ça ne fait que commencer.

 palme

 


1ère partie :

 

Dans la foulée de ce documentaire, citons un talk-show sur RTL-B, une émission de la Tête au carré sur France Inter, avec pour invité principal Emmanuelle Grundmann, auteur d’un livre intitulé Un fléau si rentable : vérités et mensonges sur l’huile de palme (2).  

 

Cette biologiste naturaliste et documentariste est l’auteur de plus de quinze ouvrages, essentiellement consacrés aux primates et aux forêts. La voici donc qui s’intéresse à la culture du palmier à huile et à l’industrie de l’huile de palme.  Nous avions publié sur Atlantico (le seul média en ligne qui ait accepté la publication) une tribune traitant de la communication relative à la parution de ce livre (3):

 

« Notons tout d’abord que l’éditeur présente ce travail sur l’huile de palme comme "la première enquête documentée, rigoureuse et impartiale sur ce nouvel or 'vert' qui fait le tri entre les vérités et les mensonges qui polluent le débat." De fait, nous ne sommes pas en mesure de discuter du contenu détaillé de cet ouvrage à paraître, mais sa supposée crédibilité et son impartialité tant vantées a priori par l’éditeur apparaissent d’ores et déjà très douteuses, et laissent craindre le pire. »

 

 

Un pari, certes, mais  en définitive pas très risqué. A son crédit,  Emmanuelle Grundmann prend soin d’adopter un ton plus posé, loin de la grossièreté et des borborygmes d’une Marie-Monique Robin. Pour le reste, on est plus que réservé sur sa capacité à démêler la vérité des mensonges, à peser le pour et le contre.

 

Beaucoup d’informations totalement erronées

 

Tout d’abord, Emmanuelle Grundmann semble avoir essentiellement débriefée par ce qu’elle appelle pudiquement les « ONG », telles que la WWF ou Friends of the earth, dont nos lecteurs connaissent la très grande objectivité. Ensuite, il y a dans le lot des informations facilement vérifiables de telles énormités que le doute est permis concernant tout le reste. Citons quelques exemples :

 

-          Les holdings Palmia et Sifca auraient ainsi investi 154 milliards de dollars dans la construction d’une raffinerie à Abidjan, mise en service en 2010. Comme la plupart des journalistes, Emmanuelle Grundmann n’a aucun sens des ordres de grandeur réalistes : 154 milliards de dollars, c’est 6 fois le PIB ivoirien, ou l’équivalent d’une cinquantaine de plateformes pétrolières en mer très profonde ! Au cours actuel de l’huile de palme et avec une production de 418 000 tonnes par an (4) , et à supposer que le vil exploiteur ne paie même pas ses salariés,  cela fait seulement… quelques centaines d’années pour espérer amortir l’installation (ne parlons même pas de profit). On savait qur les multinationales étaient très,très méchantes, mais on ignorait qu'elles étaient aussi peu perspicaces en matière investissement ! Qui a soufflé cette ânerie  à Emmanuelle Grundmann ? On ne le saura pas.   

 

-   Les thèmes environnementaux de la déforestation, qui intéressent tant l’auteur amie des primates et à la fibre écologiste, sont aussi maltraités.  « Aujourd’hui, le palmier à huile représente un dixième des terres cultivées de la planète », affirme l’auteur. Elle s’est simplement trompée d’un facteur de 1 à 10, si on en croit les statistiques de la FAO (5) !  Ces chiffres lui ont-ils été soufflé par les ONG ? « (..) dans le cas de l’Indonésie, 56% de l’extension de ces cultures se font au détriment des forêts ». Autre information douteuse dont Emmanuelle Grundmann se garde bien de donner la source. Doit-on d’ailleurs comprendre 56% actuellement ? ou bien 56% depuis l’essor de la culture du palmier à huile ? Chacun comprendra le chiffre dont le sens qu’il voudra. Or si l’auteur admet que « l’huile de palme pourrait devenir une ressource lipidique durable si elle était par exemple cultivée sur des terres dégradées », il semble que ce soit majoritairement le cas, comme l’indique Alain Rivasi, spécialiste de l’huile de palme au CIRAD :

 

« Sur les 21 millions d’hectares de forêt primaire qui ont disparu en Indonésie entre 1990 et 2005, seulement 3 millions correspondent à la création de palmeraies . Quid des 18 millions restant ? Les concessions forestières sont accordées par les pouvoirs publics d’abord pour l’exploitation du bois. Lorsqu’elles ne sont pas replantées, les surfaces déforestées sont laissées en friche jusqu’à ce qu’elles deviennent des savanes dégradées qui seront, ou non, reconverties pour des activités agricoles. (6) » 3 millions d’hectares sur 21, cela fait 15%. Et à tout prendre, ne vaut-il pas mieux des palmeraies que des savanes dégradées ?

 

 

- Qui dit déforestation dit bilan carbone , et Emmanuelle Grundmann n’hésite pas à affirmer « [qu’] en 2010, la déforestation pour de nouvelles plantations de palmiers a résulté dans l’émission de 140M de tonnes de CO2. Des taux records (sic ! 140 M est un « taux ») qui ont placé l’Indonésie dans le peloton de tête des pays émetteurs de gaz à effet de serre, derrière les États-Unis et la Chine ». Là encore, on se gratte la tête devant une telle énormité. L’Indonésie n’est même pas dans les 10 premiers émetteurs mondiaux en  termes d’émissions totales, mais encore elle n’est même pas dans la moyenne mondiale en terme d’émissions de Co2 par habitant (respectivement 1,7 tonne et 4,4 tonnes) (7) .  Comment peut-on être journaliste en 2013, et écrire de pareilles âneries, à une époque où toutes ces informations sont aisément disponibles ? 

 

 

Un petit complot en veux-tu ? En voilà !

 

Un bon livre écologiquement correct ne va pas sans un petit couplet complotiste. En Indonésie toujours, « la majeure partie des feux de forêts de 1997-1998 est imputable à une (..) cause : le palmier à huile, de manière directe ou indirecet. Il est d’abord intéressant de noter que lors du dernier grand El Niño en 1982-1983, les feux étaient sinon inexistants, du moins rares, Le fait qu’il n’y ait eu à cette époque aucune compagnie exploitant le palmier à huile relève-t-il de la simple coïncidence ?».

Non, répondra de lui-même le lecteur, avant même de lire les très minces preuves à charge. Là où la question insidieuse devient comique, c’est lorsqu’on sait que les incendies de 1982-1983 étaient tout sauf rares : « L'Est-Kalimantan a enduré une très longue période de sécheresse de juin 1982 à avril 1983. La superficie des forêts brûlées est évaluée à environ 3,6 millions d'hectares. Aucun incendie de cette ampleur n'avait eu lieu auparavant. Des saisons sèches prolongées se sont renouvelées en 1987, 1991, 1994 et 1997, et les surfaces touchées par les feux de forêt se sont élevées respectivement à 49 323 ha en 1987, 118 881 ha en 1991, 161 798 ha en 1994 (Deddy et Brady 1997), et 263 992 ha en 1997. (8) »

 

Soit selon ces estimations , en 1982-1983, plus de 13 fois l’ampleur des dévastations de 1997-1998 . A la limite , si coïncidence il fallait y voir, ça serait pour se demander si les compagnies exploitant le palmier à huile n’ont pas au contraire mis toute leur énergie à empêcher les feux de forêt !

 

Inutile de donner dans l’angélisme, et admettons tout de même la plausibilité de feux de forêts criminels dont auraient été responsables des compagnies exploitant le palmier à huile : on peine déjà à comprendre la notion de responsabilité « indirecte » évoquée par Emmanuelle Grundmann. Mais surtout, sur quoi reposent ses accusations ? L’analyse (sans la moindre référence indiquée) de cartes satellitaires et « de nombreux témoignages » (sic !), indiqueraient que de 50 à 80% des feux de Bornéo étaient imputables à l’expansion des palmiers à huile. « De nombreux témoignages » ! Voilà ce qu’on appelle la précision journalistique.  Notons que l’on a peu de raison de donner du crédit à ces chiffres, compte tenu de toutes les carabistouilles précédemment relevées.

Emmanuelle Grundmann se base par ailleurs sur l’ « étude » d’un certain Christian Gönner (9), ethnologue qui sait faire parler le bon sens indigène : « Ces feux ne tombent pas du ciel », pontifie-t-il. Faut-il le souligner ,aucune preuve solide à l'appui de ses allégations... C’est probablement dans l’œuvre de ce monsieur qu’Emmanuelle Grundmann a pêché l’info selon laquelle « Pendant [El Niño] 1982/83 il n’y avait pas de compagnies palmistes et pas de feux,et [en 1997-1998] il y avait ces compagnies et il y a eu ces feux ».

Quand on est journaliste, pourquoi se fatiguer à vérifier une information ?

 

 

A suivre

Anton Suwalki

 


Notes :

 

(1) http://www.france5.fr/et-vous/France-5-et-vous/Les-programmes/LE-MAG-N-23-2013/articles/p-18221-Palme-une-huile-qui-fait-tache.htm

 

(2) Éditions Calmann-Levy

 

(3) http://www.atlantico.fr/decryptage/huile-palme-fleau-tres-rentable%E2%80%A6-pour-ceux-qui-on-fait-critique-fonds-commerce-mediatique-stephane-adrover-830467.html

 

 (4) http://www.afrik.com/l-huile-de-palme-l-autre-poumon-economique-de-la-cote-d-ivoire,31179

 

(5) http://faostat3.fao.org

 

(6) http://www.cirad.fr/actualites/toutes-les-actualites/articles/2010/science/huile-de-palme-et-idees-recues

 

(7) http://www.iea.org/co2highlights/co2highlights.pdf

 

(8) http://www.fao.org/docrep/003/x2095f/x2095f0s.htm

 

(9) http://www.fire.uni-freiburg.de/iffn/country/id/id_24.htm

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commentaires

Jack 26/12/2013 11:43


Une critique réjouissante d'un livre effectivement fort bancal (voilà ce qui arrive lorsqu'on parle par conviction et qu'on oublie d'argumenter en scientifique).


Une correction à votre propos tout de même: le spécialiste du palmier à huile au CIRAD s'appelle Alain Rival, et il a d'ailleurs co-publié avec Patrice Levang un livre beaucoup plus objectif que
celui de Mme Grundmann (en même temps, on partait de loin...): "La palme des controverses", aux éditions Quae.

calembredaine 27/11/2013 10:38


ça sent la magouille  une fois de plus cet éloge à l'huile de palme

HomereDALORS 27/11/2013 09:45


voir la desopilante prestation du faux candide  LM  HOUDEBINE  http://www.youtube.com/watch?v=1jF7dBBr5NE il
mériterait de gagner son poids en pots de nutella   j'ai trop ri !!!

Aquablue 10/11/2013 13:32


Rassurez-vous ! L'argent et les efforts déployés pour des frais de tels envergures ne proviennent pas de leurs poches , mais des nôtres ! Réveillez-vous les gens , leurs privilèges ne sont en
aucun cas monnayables ! C'est nous qui payons tout çà à la sueur de nos impôts et de la dette imaginaire qu'ils nous ont inventée ! Le commerce du sexe , des armes , du tabac , de la drogue , des
industries pharmaceutiques , de l'agro-alimentaire sont bien approvisionnés par nos soins , nos conneries , nos addictions , et suralimentation ...... laquelle est votre tranche ??

Sceptique 07/11/2013 10:41


.....et sur le niveau de vie des populations qui en vivent. Mais des hommes. Alors, beurk!


Heureusement, l'inventeur du Nutella, dont "ils" veulent priver les enfants du monde, a, prenant leur défense, entrepris de croiser le Fer. Héroïquement. Sous la forme de publicités rassurantes
sur son produit, ses origines, ses qualités nutritionnelles. Ce que l'humanité est patiente, quand même!

Phurias 06/11/2013 21:48


Les plantations actuelles d’huile de palme produisent une quantité d’huile qui est consommée pour partie  par les populations qui habitent sur place (alimentaire), pour partie pour les usages alimentaires hors des zones de productions. Une bonne partie de tout cela
finit donc dans des estomacs.


Soit on dit : cette huile est tout à fait inutile à ces estomacs, et alors je pose la question :  pourquoi tant d’efforts de la part de ceux qui produisent, transforment, acheminent cette huile ? et pourquoi ceux qui en achètent gaspilleraient leur
argent pour un produit inutile à leur estomac (l’homme serait il masochiste ?).


Soit on reconnaît au contraire que cette huile est nécessaire dans l'approvisionnement alimentaire mondial ;
 mais néanmoins on veut pas du palmier point barre. (parce que j’en veux pas, na ! )  Alors
question : Toute cette huile devra donc, nécessairement, être produite d'une autre manière et ailleurs ? Question où ? et sur quelles surfaces ? Car produire une huile à
partir d’autres plantes (colza, tournesol etc…) nécessiterait beaucoup plus de surfaces puisque les rendements en huile (Tonne par ha) les plus élevés sont ceux justement du palmier à
huile....


Evidemment comme le palmier à huile est une plante tropicale, pour trouver 1 ha de surface cultivable en zone
tropicale, souvent c’est sur la forêt que l’on va taper ; on peut le regretter ; je le regrette aussi. Mais outre que la forêt est un bien en soit tant qu’elle ne conduit pas les gens à
devoir jeûner il faut reconnaître que nous aussi (en France), pour manger et donc pour vivre nous avons dû, à une époque, remplacer des zones de forêts par des zones cultivées.


L’impact du palmier à huile sur l’effet de serre (remplacer 1 ha de forêt primaire par 1 ha de palmeraie est assez
logiquement, défavorable au niveau du bilan carbone car la teneur en carbone du sol est moindre dans une palmeraie par rapport à une forêt primaire --> ce Carbone se retrouve donc sous forme
de Co2 atmosphérique) est une critique recevable (à mon avis mais je n’ai pas fait de calcul). Mais le problème du Co2 est tellement global pour la planète qu’il faut voir le bilan global :
d’où viennent les Gigatonnes de C rejetées dans l’atmosphère (je parle des Gigatonnes non recyclées par la photosynthèse) et sur quelles grosses masses on peut agir. (vaste sujet, immense sujet
même). Toutes choses égales par ailleurs le palmier à huile est peut être défavorable au bilan carbone mais le toutes choses égales par ailleurs n’est jamais (hélas) possible car supprimer le
palmier à huile de là où il est aujourd’hui aurait des conséquences sur bien d’autres paramètres que le Co2 (à commencer par l’aspect alimentaire).