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26 janvier 2014 7 26 /01 /janvier /2014 12:55

En guise d'amuse-...

 

Deux anecdotes en guise d'amuse-... (remplacez les points de suspension par le mot qui sied selon votre degré de résistance à la tartufferie linguistique).

 

Une nuit, après une mémorable beuverie, un mien coturne – ça remonte donc à loin – s'est mis à réviser ses cours de maths et de biologie, plus précisément de probabilités et de génétique, qui, par un heureux hasard, avaient été enseignées à la même époque de l'année.  Il se livrait donc mentalement à des croisements et en analysait la descendance.  Tout était juste, malgré les épaisses vapeurs alcooliques... Tout sauf la prémisse : il croisait des boules de billard rouges et blanches.

 

Il y a moins longtemps (mais on peut dire qu'il y a prescription), une organisation onusienne bien connue a dû mettre au pilon son flagship report, son rapport phare.  La directrice générale, fan des Harvard boys, en avait confié la rédaction à de brillants esprits qui, appliquant les meilleurs outils de statistiques, avaient prédit une résurgence de la... variole (vous savez donc de quelle organisation il s'agit).  L'authenticité du fait n'est pas garantie, mais nous tenons l'histoire de personnes qui étaient engagées dans l'affaire, sur le plan logistique et non intellectuel.  Donc, source sûre.  Sachant toutefois que Mme Gro Harlem Brundtland s'était attiré – comme ses Harvard boys – de solides inimitiés au sein de l'organisation, notre source comprise.  Donc, source moins sûre...

 

 

Encore une étude alarmiste...

 

Pourquoi ces anecdotes ? Pour illustrer les dangers des statistiques appliquées sans discernement.  Et introduire le plat de résistance, Agricultural Policies Exacerbate Honeybee Pollination Service Supply-Demand Mismatches Across Europe (les politiques agricoles aggravent l'inadéquation de l'offre par rapport à la demande de services de pollinisation en Europe).

 

L'étude, publiée dans Plosone [1], est d'une brochette de chercheurs européens menés par M. Simon G. Potts, Centre for Agri-Environmental Research, Université de Reading, Royaume-Uni (le premier auteur de la liste étant M. Tom D. Breeze).  Le chercheur français du consortium est M. Bernard Vaissière, de l'INRA d'Avignon.  L'étude a été financée par l'Union européenne dans le cadre du programme-cadre FP7/2007–2013 [2].

 

Le titre se suffit à lui-même : encore une étude alarmiste !

 

Le résumé se termine par un appel à la générosité publique ; c'est presque inévitable par les temps qui courent, où les chercheurs doivent courir après les financement :

 

« Sur la base de données de 41 États européens, cette étude démontre que le nombre recommandé d'abeilles requises pour assurer la pollinisation des cultures en Europe a crû 4,9 fois plus vite que les stocks d'abeilles mellifères entre 2005 et 2010.  En conséquence, les stocks d'abeilles mellifères ne suffisaient pas à couvrir >90 % de la demande dans 22 États étudiés.  Ces résultats soulèvent des préoccupations quant à la capacité de réponse de beaucoup de pays à des pertes importantes de pollinisateurs sauvages, et soulignent les nombreuses lacunes dans notre compréhension actuelle de l'offre et de la demande en services de pollinisation, ce qui pointe vers un besoin pressant d'études plus approfondies. » (C'est nous qui graissons.)

 

Rédaction très approximative.  Où est le lien de cause à conséquence entre les deux premières phrases ? Comment une étude sur les abeilles domestiques souligne-t-elle nos lacunes en matière de pollinisateurs sauvages ?

 

Ce serait chipoter si les médias n'arrêtaient pas leur lecture – pour autant qu'ils se prennent la peine de lire – au point final du résumé.

 

 

...immédiatement sur interprétée...

 

L'article a évidemment donné lieu à un communiqué de presse sur le site du projet [3].  En voici un extrait :

 

« Les résultats montrent que, bien que le nombre de colonies d'abeilles mellifères ait augmenté dans certains pays d'Europe, la demande de services de pollinisation par ces pollinisateurs a augmenté bien plus vite à cause d'une augmentation de la demande en matières premières pour les biocarburants » (C'est nous qui graissons.)

 

Pour la malfaisance des biocarburants, nous resterons sur notre faim. Ne serait-ce que parce les cultures en cause fournissent de la nourriture aux abeilles et que le manque de nourriture figure en bonne place parmi les causes du déclin des abeilles ; et que les oléagineux en cause sont aussi des protéagineux, cultivés pour l'alimentation animale et contribuant, incidemment, à alléger notre dépendance vis-à-vis du soja américain... Et d'utiles cultures de diversification et d'allongement des rotations...

 

 

La presse prêcheuse d'apocalypse se régale...

 

De sombres perspectives ont donc été décrites, les biocarburants ont été mis en cause... il n'en fallait pas plus pour que, comme à l'accoutumée, notre AFP nationale sonne le tocsin et que Le Monde relaie vers un lectorat friand de mauvaises nouvelles écologiques et adepte de la repentance (confortablement assis dans son canapé, tout de même) [4].  Sans se donner la peine d'interroger le co-auteur français de l'étude ; et en se contentant des déclarations des chercheurs britanniques, dont l'inévitable prédiction de l'apocalypse écologique, à moins que... :

 

« "Cette étude montre que la politique européenne en matière d'agrocarburants a pour conséquence imprévue de nous rendre plus dépendants des pollinisateurs sauvages", relève Tom Breeze, l'un des auteurs de l'étude. Selon son collègue Simon Potts, "nous allons vers une catastrophe à moins d'agir maintenant : les pollinisateurs sauvages doivent être mieux protégés". »

 

Nul doute que l'alarme va se répandre, avec l'inévitable pollution par les lieux communs et autres légendes urbaines sur les abeilles, plus particulièrement les attaques contre les produits phytosanitaires (voir les commentaires sur Le Monde).  Ainsi va l'information désinformatrice...

 

 

...avec une étude déconnectée de la réalité...

 

Que faut-il en penser ?

 

On ne peut que souscrire à l'avis qu'il faut mieux protéger les pollinisateurs sauvages.  Qui, du reste, assurent l'essentiel de la pollinisation selon certaines études [5]... ce qui contribue grandement à saper les fondements de l'étude en cause ici.

 

Ensuite, il faut distinguer l'étude de son exploitation médiatique (qui commence en fait dans l'étude elle-même...).

 

S'agissant de l'étude, il est extraordinairement curieux que des chercheurs dans le domaine de la biologie raisonnent, au moins dans leurs écrits, sur la base de pourcentages, par exemple fondés sur des prémisses différentes – soyons méchants : comme ces cuistres économistes pour qui mettre un pied dans un four et l'autre dans un congélateur crée, en moyenne, une agréable sensation de confort.  Les stocks d'abeilles ont augmenté entre 2005 et 2010 de 7 % sur le plan européen ; la surface des cultures pollinisées par les abeilles a crû de 17 % ; donc, selon les auteurs, la surface a augmenté 2,2 fois plus vite que les stocks... So what ? Et alors ?

 

On peut aussi reprocher aux auteurs de ne pas avoir mis suffisamment de caveat dans le texte pour éviter les interprétations abusives.  Ainsi, leurs calculs sont fondés pour partie sur des valeurs recommandées de chargement en ruches par hectare.  Ils écrivent que, pour capturer les incertitudes, ils ont utilisé les valeurs extrêmes trouvées dans la littérature ainsi que la moyenne des valeurs trouvées.  Les écarts sont tels pour une même espèce (1 à 4 pour le tournesol, 0,1 à 8 pour les cucurbitacées) que le pouvoir prédictif de l'exercice s'approche fort de celui de la technique du doigt mouillé.

 

Il y a bien une discussion très honnête dans la partie « Knowledge Gaps and Uncertainties », mais le scientifique a un schéma de lecture qui diffère de celui du chercheur de cause célèbre et d'os à ronger.  Or les auteurs ne pouvaient ignorer que leur texte allait être exploité par ces derniers.

 

Les auteurs ont eu la bonne idée de mettre leur analyse fondée sur les valeurs extrêmes dans les informations complémentaires : à l'évidence un scénario fondé systématiquement sur les valeurs de chargement les plus basses, ou les plus hautes, ne fait aucun sens.

 

Les insuffisances de la méthode se déduisent aussi du fait que l'on a utilisé des statistiques nationales, sans tenir compte de la répartition comparative des ruches et des cultures.  Le cas de la France est particulièrement significatif : la moitié des ruches se trouve dans les cinq régions méridionales [7].

 

Pour déterminer le nombre total de colonies nécessaires pour des services de pollinisation adéquats, on exclut aussi la contribution des pollinisateurs sauvages ; on fait la somme des produits hectares de culture (espèce) à polliniser x nombre de ruches nécessaires par hectare, ce qui est normal ; et on divise par deux en supposant qu'une ruche ne ferait que deux pollinisations successives.

 

L'étude est, en résumé, une construction intellectuelle.  Les données brutes sont triturées pour produire un résultat ; résultat qui, in fine, ne peut que constituer un indicateur déconnecté de la réalité.  Un indicateur faux peut toutefois servir à faire des comparaisons ; il ne peut en aucun cas décrire la réalité.

 

 

...mais présentée indument comme le reflet de la réalité

 

On peut donc se lancer dans une discussion sans fin sur les hypothèses et le réalisme des résultats.  Cette discussion ne s'impose que dans le cas où l'on veut faire dire à l'étude plus qu'elle n'a à offrir.

 

Et c'est là que l'on touche à la surinterprétation médiatique.

 

Or, il suffit de constater, face à un titre du Monde pas trop catastrophiste (« L'Europe en grave déficit d'abeilles pour polliniser ses cultures ») et au plus inquiétant « "Pénurie" inquiétante d'abeilles en Europe » du Mag [6], que les cultures sont correctement pollinisées (sauf quand les intempéries empêchent les abeilles et autres pollinisateurs de sortir)...

 

Il aurait suffi d'un peu de bon sens... mais cela ne fait pas partie de la boîte à outils journalistique...

 

L'incurie journalistique est à son comble – en attendant pire – à la RTBF, qui titre : « Europe: de moins en moins d'abeilles pour polliniser les cultures ».  En effet, l'étude dit :

 

« Les stocks totaux d'abeilles pour les 41 pays ont augmenté de 7 % entre 2005 et 2010, de 22,5 à 24,1 millions de colonies, avec des augmentations plus importantes dans les pays européens du sud où l'apiculture est plus commune. »

 

 

Contes et légendes

 

L'article vaut d'être lu attentivement.  Il se termine par des considérations générales d'un très grand intérêt, considérations qui risquent malheureusement d'être occultées par le message alarmiste du début.

 

Ainsi que nous venons de le voir – avec cependant le caveat qui s'impose sur des statistiques sur deux années seulement – la population d'abeilles a augmenté entre 2005 et 2010 en Europe.  Voilà de quoi mettre en perspective le discours ubiquitaire sur le déclin des abeilles.

 

On peut aussi lire :

 

« Par contraste, bien que les stocks d'abeilles aient subi des déclins sévères dans beaucoup de parties de l'Europe, en grande partie du fait de l'extension des parasites et du coût croissant de l'apiculture, elles restent plus résilientes aux déclins dans le domaine de l'habitat et des ressources que les pollinisateurs sauvages. »

 

Si la deuxième partie de la phrase se discute – notamment au regard de l'affirmation dans le résumé sur nos lacunes de connaissances, et de l'incongruité d'une comparaison entre espèce domestique et espèces sauvages – la première est intéressante s'agissant des causes du déclin des populations.

 

De fait, la source de données française [7] est aussi instructive.  De 2004 à 2010, la France métropolitaine a perdu 40 % de ses apiculteurs (de 69.237 à 41.836) et seulement 20 % de ses ruches (de 1.346.575 à 1.074.218).  Quant à la production totale de miel, elle n'a décliné que de 28 % (une baisse de 18,9 à 17,1 kg de miel par ruche, soit 10,5 %).  Ces chiffres doivent évidemment être maniés avec précaution.  Mais – au-delà de la question des pertes hivernales et estivales de colonies, qu'il faut remplacer – on peut constater qu'une des cause principales du déclin des populations est la disparition des... apiculteurs.

 

Ce document de FranceAgriMer donne aussi quelques indications sur l'activité de pollinisation des apiculteurs – la location de ruches pour la pollinisation :

 

« À partir de l’échantillon de l’enquête quantitative, on obtient une évaluation de l’ordre de 60 000 ruches louées annuellement en France pour un chiffre d’affaires de 2 à 3 millions d’euros selon que le mode d’évaluation est basé sur la quantité de ruches louées ou le chiffre d’affaires déclaré en pollinisation. »

 

De quoi aussi mettre en perspective les pin-pon largement médiatisés des prêcheurs d'apocalypse et médiatiques.  Et donc pas de quoi avoir le bourdon.

 

Wackes Seppi

 


Notes :

 

[1]  http://www.plosone.org/article/info%3Adoi%2F10.1371%2Fjournal.pone.0082996

 

[2]  http://www.step-project.net/

 

[3]  http://www.step-project.net/news.php?n=480&a=EU%20policy%20is%20driving%20up%20demand%20for%20pollination%20faster%20than%20honeybee%20numbers

 

[4]  http://www.lemonde.fr/planete/article/2014/01/09/l-europe-en-grave-deficit-d-abeilles-pour-polliniser-ses-cultures_4345742_3244.html

 

[5]  Pour une fois, nous pouvons citer M. Stéphane Foucart :

http://www.lemonde.fr/planete/article/2013/03/01/le-declin-des-insectes-pollinisateurs-menace-les-rendements-agricoles_1841209_3244.html

 

[6]  http://www.lemag.ma/Penurie-inquietante-d-abeilles-en-Europe_a79495.html

 

[7]  http://www.franceagrimer.fr/content/download/17875/141072/file/Audit_de_la_filili%E8re_apicole_2012.pdf

 

 

 

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commentaires

http://www.form-hist.be 25/11/2015 04:49

De son côté, C. Vélot n'est pas non plus en reste en matière de méconnaissance du sujet qu'il prétendait traiter.

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Wackes Seppi 17/02/2014 11:59

La figure 1 n'a toujours pas été corrigée (au 17 février 2014) !

Wackes Seppi 25/04/2014 19:28

C'est corrigé ici :

http://www.plosone.org/article/info:doi/10.1371/journal.pone.0091459

Jean FLUCHERE 06/02/2014 21:15


Les problèmes de mortalité d'abeilles ne datent pas d'hier comme on peut le voir dans la mythologie grecque qui raconte l'histoire d'Aristée.


Histoire
d’Aristée et des abeilles


Dans
la mythologie grecque, Aristée est le fils du dieu Apollon et de la nymphe Cyrène. Il s’agit donc d’un héros au sens mythologique.


Les nymphes qui
l’élevèrent, lui apprirent à cailler le lait, à cultiver les oliviers, et à élever
des abeilles. Il fut donc le premier cultivateur, fromager et apiculteur.


Il était
amoureux de la nymphe Eurydice qui, de son côté, aimait Orphée.


Le jour du
mariage d’Orphée et d’Eurydice, il courut derrière elle pour la violer. Eurydice se mit à courir pour lui échapper et ne vit pas qu’elle allait marcher sur un serpent dont la piqûre la
tua.


Pour la venger,
les nymphes firent périr toutes les abeilles d'Aristée.


Sa mère,
Cyrène, le conduisit consulter la divinité marine Protée. Par lui, Il apprit  qu’il fallait apaiser les mânes d’Eurydice par des sacrifices
expiatoires. Pour cela, lui dit Protée, il devait sacrifier un taureau aux dieux, laisser la
carcasse sur les lieux du sacrifice et y retourner après trois jours.


Quand Aristée revint à cet endroit, il trouva un essaim d'abeilles dans la carcasse et la rapporta dans son
rucher. Les abeilles ne connurent plus jamais la maladie !


 

berny 03/02/2014 21:36


Moi je trouve 2.4              17/7=2,42

Anton Suwalki 03/02/2014 12:42


Désolé, Laurent, mais l’erreur (pardonnable) est de ton côté.  Quand tu écris 1,17 et 1,.07 tu parles des stocks
finaux en 2010 et de leur rapport 1,09. Mais il ne s’agit de l’augmentation.  +0.17 ou 17%,  et 0,07 ou 7%, qui correspond effectivement à un
rythme 2,2 fois plus rapide pour le premier

Laurent Berthod 03/02/2014 09:31


17% contre 7% ça ne fait pas "2,2 fois plus vite", ça fait "1,09 fois plus vite" : 1,17/1,07 = 1,09. Erreur couramment faite par les économistes, encore plus souvent par les journalistes. Par un
scientifique c'est difficilement pardonnable.

Karg se 29/01/2014 22:19


2- Le problème n'est pas d'avoir une production massive de nectar et de pollen durant les floraisons de colza puis de tournesol, mais que les pollinisateurs aient des ressources variés, de bonne
qualité, d'avril à septembre, voir de mars à octobre pour les bourdons qui sont actifs à plus basse température. L'augmentation rapide des cultures "industriels" ne peut compenser le manque de
nourriture en fin de saison notamment.

Wackes Seppi 27/01/2014 18:28


Deux informations complémentaires pour commencer :


 


1.  La figure 1 de l'article est fausse. Cela a été signalé. Un des auteurs a donné des indications pour mettre les cartes dans le bon ordre... en se mélangeant les pinceaux !
L'erreur n'a toujours pas été corrigée.


 


2.  Le numéro spécial de La Recherche de janvier 2014 contient un très bon article de Mme Lise Barnéoud, Les abeilles sauvages butineuses menacées.


 


Merci M. Nicolas pour votre commentaire. Voici quelques réponses.


 


1.  Qui disparaît en premier ?


 


L'hypothèse de la disparition des apiculteurs ensuite de la disparition des colonies est tout à fait plausible et sans nul doute l'explication d'un certain nombre d'abandons. Il serait du reste
utile d'avoir une étude – j'ajouterais ici, bien que le terme me révulse, indépendante (des pressions et des parti pris) – sur le sujet.


 


Le document de référence de FranceAgriMer (7) fait état d'une population d'apiculteurs plutôt âgée : « Un tiers des apiculteurs recensés par Agreste a plus de 61 ans, la pyramide des
âges montre une faible proportion d’apiculteurs de moins de 40 ans. L’entrée en apiculture est assez tardive, souvent après une première expérience professionnelle. »


 


Le lien dans le sens apiculteurs – > colonies a déjà été fait par Potts et al. , pour la période 1965-2005 dans Declines of Managed Honeybees and Beekeepers in Europe :


 


http://centaur.reading.ac.uk/9065/


 


2.  L'augmentation de la demande en pollinisateurs


 


Je pense avoir très bien compris. Votre raisonnement part de l'hypothèse que « les espaces cultivés continuent à croître ». Ce n'est pas le cas en France. Ce serait plutôt le contraire,
par bétonnage (ce qui diminue et péjore aussi les habitats des pollinisateurs) et par déprise.


 


Le véritable problème auquel nous sommes confronté est que nous ne savons pas grand chose des contributions respectives des différents pollinisateurs, ni du reste des contributions des
différentes plantes mellifères à la dynamique des populations.


 


Le discours dominant est sur le mode : « C'est la cata... ». L'article examiné ici y succombe en partie, tout en soulignant le manque criant de connaissances ; si les
auteurs n'y avaient pas succombé, ils n'auraient guère été entendus. Les oléagineux à biocarburants seraient une catastrophe (le politiquement correct veut que cela soit une
catastrophe...) ? Supposez un instant qu'ils soient une bénédiction en fournissant une nourriture abondante à des moments clés du cycle de vie d'un pollinisateur... ça change tout ! Or
c'est ce que suggère Mass flowering crops enhance pollinator densities at a landscape scale, Westphal et al.,


 


http://onlinelibrary.wiley.com/doi/10.1046/j.1461-0248.2003.00523.x/abstract;jsessionid=7B146DA3FFFF0D4ABD8AD96AB224ED26.f02t03?deniedAccessCustomisedMessage=&userIsAuthenticated=false


 


 


3.  Les statistiques


 


J'ai ciselé une petite phrase : « Un indicateur faux peut toutefois servir à faire des comparaisons ; il ne peut en aucun cas décrire la réalité. » Je ne jette donc pas
les statistiques des auteurs au pilori. Ce qui me dérange, c'est leur interprétation.


 


Je ne prétend pas, loin de là, que « ces études sont faussés ». Loin de là. Ce qui me dérange, c'est leur interprétation et l'usage médiatique (et probablement, à l'avenir, politique)
qui en est fait. Quand on annonce que les abeilles offrent une capacité de pollinisation de moins de 25 % au Royaume-Uni et que les cultures y sont pollinisées et produisent normalement, il
y a des discours qui ont du mal à passer.


 


Du reste, il se trouve que deux des auteurs de l'article examiné ici, Breeze et Potts, en ont écrit un autre selon lequel il n'y a pas lieu de s'affoler : Pollination services in the UK:
How Important are


Honeybees?


 


http://centaur.reading.ac.uk/25072/2/Insect_pollination_in_UK_agriculture_Final.pdf


 


Voici une phrase clé :


 


« Analysis of honeybee hive numbers indicates 13 that current UK populations are only capable of supplying 34% of pollination service demands even 14 under favourable assumptions,
falling from 70% in 1984. In spite of this decline, insect pollinated 15 crop yields have risen by an average of 54% since 1984, casting doubt on long held beliefs that 16 honeybees provide the
majority of pollination services. »


 


 


4.  L'amélioration des stocks de pollinisateurs ?


 


L'étude analysée ici montre que les colonies d'abeilles ont augmenté en Europe. Cela ne coïncide pas avec le discours ambiant sur le déclin des abeilles. Mais attention : les deux ne sont
pas en liaison simple. Il suffit, pour augmenter le nombre d'abeilles... d'augmenter le nombre d'apiculteurs !


 


Quant aux pollinisateurs sauvages, la masse des publications me semble aller dans le sens du déclin. Westphal et al., cité plus haut, est au moins une exception.


 


D'une manière générale, on peut se demander s'il n'y a pas un biais de recherche et de publication et quelle est son importance.


 


 

Nicolas 26/01/2014 19:30


Bonjour Wackes,


 


Vous dites : "on peut constater qu'une des cause principales du déclin des populations est la disparition
des... apiculteurs."


Ne pourrait-ce pas être l'inverse : la disparition des apiculteurs venant du déclin des abeilles ? Je
veux dire par là, rien d'inhumain à comprendre que si de moins en moins d'abeilles survivent à l'hiver, les apiculteurs doivent l'avoir mauvaise et finissent par jeter l'éponge.


 


Autre point : vous ne semblez pas comprendre ce que peu signifier, dans un contexte de déclin d'abeille, une augmentation de la demande en pollinisateur. Les pollinisateurs ne vont pollinisés
qu'autour de leur habitat. Si les espaces cultivés continuent à croître, mais en décorélation de la croissance des habitats naturels ou semi-naturels, les pollinisateurs ne vont pas faire deux
fois plus de boulots... Ils vont continuer à faire ce qu'ils peuvent et laisser le reste. Mais si en plus il y a un déclin des pollinisateurs, alors le "ce qu'ils peuvent" n'est pas égal à
aujourd'hui mais plus bas. De plus, si on a de plus en plus de culture utilisé pour tout autre chose que l'alimentaire (comme les biocarburants) alors il va y avoir une baisse de la pollinisation
des cultures alimentaires pour une hausse de la pollinisation des autres cultures. Évidemment, tout ça est loin d'être mathématiquement proportionnel, mais le lien de causes et effets ne
peut-être qu'indéniablement là.


Au passage, vous avez tout à fait raison sur le fait qu'il faut répartir plus équitablement les services de pollinisation.


 


Pour éviter d'être repris, je voudrais m'expliquer sur le glissement entre abeilles et pollinisateurs. C'est vrai que la plupart des études traitent des abeilles domestiques, pour une raison de
simplicité. Mais ce n'est pas parce qu'il y a un manque d'études sur les abeilles sauvages ou solitaires, ou bien, plus largement, sur les pollinisateurs sauvages (mouches, papillons, guêpes,
bourdons, sans oublier certains oiseaux et mamifères) qu'il faut s'épargner la peine d'être vigilant et de se dire que ce qui touche les abeilles peut très bien touché d'autres espèces de
pollinisateurs. Peut-être pas tous, peut-être seulement quelques-uns. Mais dans un contexte d'augmentation des cultures à polliniser, la réduction d'une ou deux espèces importantes de
pollinisateurs peut évidemment avoir des répercussion importante sur la productivité agricole et d'autant plus grave si ça touche à la productivité alimentaire.


 


Enfin, et je terminerai là dessus, si je comprends bien que l'on puisse mettre ce que l'on veut en chiffre, toutes les études statistiques ne sont pas forcément à mettre au pilori. Cette étude
fait suite à d'autres sur les abeilles, ainsi que sur leur déclin. De fait, pour affirmer que ces études sont faussés, auriez-vous connaissance d'études inverses, montrant l'amélioration des
stocks de pollinisateurs ?


 


Très sincèrement.


Nicolas Pernot