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22 avril 2009 3 22 /04 /avril /2009 16:47

A quoi sert la philosophie ? Certains de ses représentants réussiraient sans peine à nous convaincre qu’elle ne sert à rien. C’est le cas de Jacques Rancière, interviewé dans Sciences Humaines en Novembre 2008. Professeur émérite de philosophie, il fut l’élève d’Althusser avant de le renier, reprochant à celui-ci son « scientisme » , « un défaut logé au cœur même du marxisme » selon lui.   Le but n’est pas ici de discuter d’Althusser, mais d’examiner un peu ce qu’a aujourd ‘hui à nous apprendre un philosophe à qui un magazine de sciences humaines et sociales juge nécessaire d’ouvrir ses colonnes.

 

Jacques Rancière a sympathisé avec la fraction la plus spontanéiste de Mai 1968, qui paraît-il « s’en prenait au savoir bourgeois » . 

 

Qu’est-ce que le « savoir bourgeois », au fait ?

Ce que savent les bourgeois ? Ce qu’ils croient savoir et qui n’est pas du savoir ,quelque chose comme des « préjugés »  ?  Dans ce cas-là, on parlerait simplement de préjugés bourgeois, et non pas de savoir . S’il vise là le savoir académique, pourquoi a-t-il mené une carrière universitaire ?

 

Ou bien l’adjectif bourgeois au mot savoir n’a peut-être de sens que pour cette mouvance postmoderne pour qui il ne peut y avoir d’accès à une connaissance objective : la vérité se confond avec les valeurs auxquelles adhérent la « tribu ».

 

La philosophie participant à la construction des savoirs disparaît donc logiquement pour Jacques Rancière :« Je suis étranger à l’idée que la philosophie aurait pour tâche d’établir les fondements du savoir. Pour moi, elle est bien plus une activité de déconstruction, de déclassification . Elle doit questionner la prétention des discours de sciences humaines - et de son propre discours- à délimiter leur territoire et leurs méthodes et à séparer leur discours de celui tenu par leurs « objets ». »   Plus de délimitation disciplinaire,  plus de méthode, bref , plus de sciences humaines , le philosophe « déconstructiviste » prétend démagogiquement parler la même langue que ses « objets » , devenir transparent : et tout ça serait un projet hautement politique.  Le but de Jacques Rancière, c’est repenser l’ « émancipation », ainsi que le proclame Sciences Humaines. Repenser, et non pas… « dé-penser » ? A-t-on vraiment besoin de philosophes pour ça ?

 

Mais Jacques Rancière ne s’est pas intéressé qu’à la philosophie , il a aussi écrit à propos de pédagogie. Enfin, si on ose dire.

 

Le   Maître ignorant . Cinq Leçons sur l’émancipation intellectuelle (1987) , part de l’expérience d’un certain Jacotot (*) qui, en 1818, en exil à Louvain, doit enseigner le français alors que ses élèves ne parlent pas un mot de français, et lui ne parle pas le néerlandais :

 

« Il a l’idée d’utiliser un Télémaque de Fénelon en version bilingue, proposant aux étudiants d’étudier une partie du livre en s’aidant de la traduction. AU bout de six mois, il leur demande de raconter en français ce qu’ils pensent du livre. Et Ô surprise, le résultat est très satisfaisant, sans que jamais il ne leur ait expliqué la grammaire française ou l’orthographe ».

 

Très intéressant en effet , si on fait la part de la possible légende, une tendance lourde en matière d’utopies éducatives, du niveau culturel déjà atteint par les étudiants en question, qui leur permette de réussir avec un certain succès ce genre d’exercice.

 

 A l’inverse, je connais tout un tas de loupiots français confiés à des super- pédagogues  qui n’ont jamais trop expliqué la grammaire et l’orthographe ,et les petits génies en question sont incapables d’écrire 3 lignes structurées en  français. Étonnant, non ?

 

Les enseignements que Jacques Rancière prétend tirer de cette expérience valent peut-être dans un cours magistral de philosophie ou en littérature, dans la vie réelle d’un « maître », j’en doute, quels que soient les bonnes intentions qui sont à l’œuvre :

 

« Son intérêt (selon Jacques Rancière) n’est pas de fournir des recettes pédagogiques : il est de montrer que l’on arrive pas à l’égalité entre l’élève et le maître au terme d’un long processus d’acquisition mais qu’il faut au contraire la présupposer ».

 

Égaux ? Égaux en quoi ?

 

En dignité  sûrement, en capacité, peut-être, en connaissance et en méthode, certainement pas, au départ ! Ceux qui se gargarisent de ce genre de discours démagogique ,au mieux, se masquent la réalité, au pire contribuent à perpétuer et à renforcer des inégalités, entre maître et élève d’une part, et surtout entre élèves. Qu’est-ce qu’un maître et pourquoi un maître s’il n’est pas supérieur dans son domaine à l’élève ? Un livre, ça ne suffit pas ? 

 

Selon la journaliste qui a interviewé Jacques Rancière :

 

« [Car] si l’on peut apprendre sans explication, à quoi sert l’explication ? D’abord à expliquer à l’élève que si on ne lui expliquait pas, il ne comprendrait pas » …

 

Mais c’est bien sûr. S’il y a tant d’élèves en échec, c’est à cause de foutus maîtres qui les empêchent de comprendre qu’ils pourraient comprendre d’eux-mêmes ! On n’est pas dans une logique d’ « apprendre à apprendre », comme on dit, d’acquisition d’autonomie progressive de l’élève,etc.. On est dans le sophisme pur et simple. Mais on paye tout de même des professeurs d’université pour énoncer ce genre de pensées profondes...

 

 

« Le maître ignorant n’est pas un maître qui ne sait rien (ouf !) , mais un maître qui ignore ce qu’il produit comme savoir » . 

 

Pratique, tout de même,la position de maître ignorant : on voit mal comment il aurait des exigences vis-à-vis de ces élèves, ni en retour au nom de quoi ces élèves lui demanderaient des comptes.

Au regard de ce qu’il y a retenir de ces quelques pages de réflexion philosophique, on se dit que Jacques Rancière a réussi une époustouflante démonstration par l’absurde. Au final, on se demande bien pourquoi il est nécessaire de noircir des pages pour expliquer aux gens qu’ils peuvent apprendre sans explication.

 

Anton Suwalki

 


 

 

 

(*) http://www.joseph-jacotot.com/

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Published by Anton Suwalki - dans Divers
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commentaires

juju 28/04/2009 18:04

Ah ah !! Une bien bonne farce... dont je ne doute pas que vous l'apprécierez à sa juste valeur:http://sciences.blogs.liberation.fr/home/2009/04/ladn-bovin-d%C3%A9crypt%C3%A9-par-un-cr%C3%A9ationniste.html

Sceptique 25/04/2009 10:24

Hélas, c'est incurable! Mais il a le droit de vivre, le pauvre!

Antonin 22/04/2009 23:53

En même temps, je me demande quelle est la réforme qui peut empêcher ce genre de discours. Pour un auteur de SF intéressant et caricaturant la pensée post moderne, je vous conseille Greg Egan.

ptoufle 22/04/2009 17:58

Et après on nous dit qu'il est nécessaire de ne pas réformer l'université...