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26 mars 2009 4 26 /03 /mars /2009 17:08

Il est parfois intéressant d’exhumer de vieux articles, de s’interroger sur les perspectives qu’ils traçaient à l’époque, sur les questions qu’ils soulevaient, et d’estimer à la lumière de ce qui s’est produit si ces questions étaient fondées. Merci aux personnes qui m’ont relu et suggéré quelques améliorations.

Anton

Un article paru dans La Recherche en mai 1984 (1) décrivait les techniques existantes d’amélioration des plantes et offrait un accueil très réservé au génie génétique qui commençait juste à percer dans le domaine de la transgénèse végétale. En effet, la première plante transgénique (un tabac) vient d’être réalisée par une équipe Belge (2), ce qui, au passage, montre que l’Europe était à cette époque en pointe dans ce secteur.

Nous ignorons dans quelle mesure son auteur, Max Rives, alors directeur de recherche  et chef de département Génétique et Amélioration des plantes à l’INRA, persisterait et signerait aujourd’hui.

Mais son point de vue d’alors apparaît intéressant à plusieurs titres : d’abord parce que la description qu’il fait des méthodes classiques de création de nouvelles variétés soulève des questions que certains confusionnistes d’aujourd’hui ne se posent que pour les PGM. Ensuite, parce qu’en lisant ses préventions sur la transgénèse, sans doute légitimes à l’époque face à une science et une technologie balbutiantes, on n’a pas l’impression d’être face à un point de vue visionnaire, mais plutôt que les anti d’aujourd’hui sont restés bloqués sur un logiciel pré-scientifique qui ne rend pas compte de la réalité, des problèmes soulevés qui ont en grande partie été tranchés dans les faits 25 ans après.

Agriculture et biodiversité

Autres temps, autres préoccupations. Alors que la vulgate condamne les OGM pour une supposée atteinte à la biodiversité, Max Rives nous rappelle à juste titre que l’invention même de l’agriculture a constitué en soi une réduction drastique de la diversité des sources d’alimentions : maîtriser la reproduction de quelques espèces de plantes était la condition indispensable pour améliorer la sécurité de l’approvisionnement alimentaire, et l’homme du néolithique qui le premier maîtrisa la technique avait sans doute moins de temps libre pour laisser cours à ses états d’âme qu’un intellectuel anti-OGM.

«  Dès que l’homme a su cultiver les espèces nécessaires à son alimentation, il a tenté de les adapter à ses besoins. Pour se faire, il a appris à choisir au sein d’une population les individus susceptibles de reproduire des caractéristiques jugées désirables telles que la succulence, la fertilité et la grosseur des fruits ».

Voilà qui méritait d’être rappelé à ceux qui assimilent les OGM à un projet eugéniste. L’ « eugénisme » à l’égard des plantes à vocation alimentaire, c’est depuis toujours, et voilà un eugénisme qui ne nous dérange pas du tout, dans la mesure où en fournissant une nourriture plus abondante et de meilleure qualité, il réduit la pression sélective sur l’homme.

« Ainsi, au fil des millénaires des formes ont été abandonnées au profit d’autres plus belles et plus performantes, et avec le progrès des connaissances au 18ème siècle, des croisements ont été réalisées pour tenter de créer de nouvelles variétés. Progressivement, la pression de sélection qui s’est exercée a conduit à une transformation complète des plantes domestiquées, mais aussi à une disparition ou à une raréfaction des populations locales. Des quelques 3000 plantes qui nourrissaient l’homme il y a 10 000 ans, une trentaine seulement constituent l’essentiel de l’alimentation actuelle des populations humaines (3). A l’ancienne diversité naturelle des espèces indigènes s’est donc substitué aujourd’hui un petit nombre de variétés hautement sélectionnées et cultivées sur de vastes superficies. »

Depuis les débuts de l’agriculture, la condition d’un ravitaillement alimentaire sécurisé va de pair avec un nombre très réduit de plantes cultivées, au détriment de la diversité. Rappelons que la quasi-totalité de l’histoire humaine est marquée par la précarité alimentaire et que 925 millions de personnes de par le monde subissent encore celle-ci (4).

Mais toutes ces remarques fondamentalement justes de Max Rives nécessitent néanmoins de rappeler un fait élémentaire : la tendance n’est pas à la réduction de la diversité alimentaire, et au moins dans les pays les plus développés, même les plus pauvres ont accès à une palette d’aliments plus variés qu’il y a 200 ans, 100 ans ou même 50 ans. Il suffit de voir comment l’économiste Ricardo a bâti au 19ème siècle ses principales démonstrations sur le critère unique du prix du blé, et le définissait comme « bien salaire », le pain constituant le poste budgétaire et la nourriture essentielle de tout ouvrier de l’époque.

De fait, la diversité des plantes cultivées s’est accrue au cours des dernières décennies et il n’y a aucune raison pour que la transgénèse la réduise, celle-ci conférant des propriétés intéressantes, mais est très loin d’épuiser le sujet et le nombre de questions que doit résoudre le sélectionneur. Tous les ans, de 3 à 400 variétés végétales nouvelles sont mises sur le marché et il est d’ailleurs souhaitable que ce rythme continue, que ces nouvelles variétés soient génétiquement modifiées ou pas.

D’autre part, le fait de cultiver un nombre limité de variétés ne dispense pas de préserver une réserve de biodiversité :

« Face au risque d’être à terme privés d’une source précieuse de matériel, les sélectionneurs ont maintenant constitué des collections de plantes sauvages et rustiques qui leur servent de réservoir pour « puiser » des caractères intéressants. »

Un constat simple et dépassionné il y a 25 ans - les sélectionneurs constituent des banques de semences- ce qui est aujourd’hui dépeint comme un immense complot - un de plus ! - par les journalistes tels qu’ Hervé Kempf et les figures du mouvement anti-OM. Cette vieille et très banale activité, qui est loin d’être l’apanage des seuls géants de la semence, serait donc devenue criminelle, parce que certains découvrent tardivement que les « caractères » dont parle Max Rives sont des gènes que l’on pourrait extraire pour les adapter à des espèces cultivées (5)…

 

La sélection des plantes avant la transgénèse

Largement empiriques, les pratiques des sélectionneurs n’en ont pas moins permis des progrès considérables, et l’auteur porte à leur crédit la moitié des progrès de productivité réalisés au cours des 50 dernières années.

« La pratique d’un sélectionneur consistera par exemple à choisir deux lignées de blé en fonction des caractères avantageux qu’il souhaiterait réunir dans une même lignée. Par exemple, il croisera une lignée de blé qui a des épis longs avec une lignée de blé avec des épis plus courts mais plus fertile. Intuitivement et par expérience, il a un espoir raisonnable de trouver dans la descendance du croisement des plantes qui réunissent les deux caractères favorables, c’est-à-dire qui ont à la fois des épis fertiles et longs. Bien sûr, il trouvera aussi la combinaison défavorable des plantes ayant des épis courts et peu fertiles, mais tout l’art du sélectionneur consistera à choisir les plantes les plus intéressantes qui lui donneront, espère-t-il une descendance beaucoup plus productive. »

Le sélectionneur s’inspire en fait des lois de l’hérédité établie par Grégor Mendel, lois que méconnaissent ou ignorent volontairement certains OM voyant dans les hybrides les ancêtres des OGM qui rendraient dépendant l’agriculteur obligé de racheter ses semences pour conserver la qualité de ses récoltes. Loin d’un plan diabolique, cette contrainte, acceptée depuis des décennies par les agriculteurs, découle de la deuxième  loi de Mendel, dite de la disjonction des caractères :

En première génération (appelée F1), toutes les plantes seront identiques entre elles et hétérozygotes pour chacun des caractères portés par des allèles différents chez chacun des deux parents (et homozygotes pour ceux dont les parents auraient eu les mêmes allèles), lors de la génération suivante (F2), la disjonction des caractères va se produire mais uniquement pour les caractères hétérozygotes conduisant à retomber, pour la moitié des plantes, sur le phénotype de l’un des deux parents (donc homozygotes pour le caractère en question) et pour l’autre moitié sur un phénotype identique à celui de la F1 pour ce caractère donné (donc hétérozygote) .

L’obtention de LA lignée pure recherchée est un travail long (10 années pour atteindre l’homozygotie ce qui va conditionner son homogénéité et sa stabilité dans le temps) et fastidieux.

« Le sélectionneur s’efforce par exemple de corriger un défaut ou d’introduire une qualité dans un matériel déjà amélioré, de bonne valeur agronomique. Or le plus souvent le caractère recherché sera porté dans une variété médiocre dont le niveau de production est médiocre. Le sélectionneur réalisera alors une série de croisements de retour (back-cross) avec le « receveur«  qui aboutit à éliminer tous les gènes du donneur sauf le ou les gènes qui sont intéressants (…). Cette méthode est quotidiennement couronnée de succès, en particulier pour rendre des plantes résistantes à tel ou tel type de maladie. Les tomates actuelles sont par exemple moins sensibles aux nombreux parasites qui affectent leur culture. Un autre exemple est celui du colza double zéro qui ne contient plus d‘acide érucique accusé de provoquer à forte dose des troubles cardiaques» .

Le lecteur aura déjà noté que les méthodes classiques d’obtention de nouvelles variétés comportent des séquences beaucoup plus longues de « bricolage » que la transgénèse pour aboutir au résultat escompté. Que l’on pourrait se poser pour les tomates résistantes à certains parasites issues de la sélection classique la même question lancinante que celle qui est posée à propos des OGM : les gènes de résistance à ces maladies ne codent-ils pas également des protéines qui pourraient s’avérer dangereuses pour la santé humaine ? A-t-on sérieusement mené des études toxicologiques suffisantes ? Une question que personne ne pose jamais… On se sera par ailleurs souvenu avec l’exemple du colza que tout ce qui est naturel n’est pas forcément bon.

Les sélectionneurs recourent d’autre part à un intense métissage, et au risque d’offusquer François Grosdidier, les « géniteurs étrangers (se portent) au secours des variétés françaises » ! Le colza sans acide érucique obtenu en 1973 par rétro-croisements a fait intervenir un géniteur canadien. 10 ans plus tard, un colza à faible teneur en glucosinolates (6) était obtenu à partir d’un géniteur polonais.

Limites, difficultés et stratégies complexes de la sélection classique

Par rapport à la transgénèse fondée sur l’insertion contrôlée d’un gène d’intérêt dans une plante, la technique des croisements est plus aléatoire et offre dans la pratique moins de précision que dans les célèbres expériences de Mendel sur les petits pois :

« Un gène favorable peut par exemple se trouver sur un chromosome à proximité de gènes indésirables. Ils sont alors transmis ensemble dans la descendance et non pas indépendamment. On dit alors que la disjonction des gènes est affectée par un phénomène de linkage. Ainsi, la résistance au phylloxéra et au mildiou chez la vigne n’a jamais pu être séparée des arômes affreux apportés par les géniteurs américains. »

Dans le cas des plantes autogames, telles que le blé, le riz, l’avoine…, on obtient des lignées pures et stables en laissant les plantes choisies par le sélectionneur s’autoféconder. Mais beaucoup des plantes de grande culture, telles que le maïs, le sorgho ou le tournesol sont allogames. Chaque ovule est fécondé par le pollen d’une autre plante : elles restent donc hétérozygotes pour nombre de leurs gènes. Dans ce cas, l’autofécondation est réalisée artificiellement par le sélectionneur, une pratique souvent possible et même facile, comme dans le cas du maïs.

« Mais l’instauration progressive de l’homozygotie par autofécondation s’accompagne de l’effet dit d’ ‘inbreeding’ : les descendants sont moins vigoureux, moins productifs que la plante mère. Les lignées obtenues sont pures mais de faible vigueur, inutilisables directement comme variété. A ce phénomène de dépression provoquée par la consanguinité s’oppose l’effet inverse : si l’on croise deux lignées ‘inbred’, les descendants hybrides ont une vigueur brusquement rétablie : c’est le phénomène d’hétérosis. On peut alors choisir les combinaisons qui donnent les meilleurs hybrides. ».

Ce schéma a été appliqué pour créer les premiers hybrides avant guerre jusque dans les années 60, et a constitué un progrès considérable, pour cependant atteindre cependant des limites.

Les méthodes de back-cross (d’hybridation) décrites ci-dessus sont performantes pour sélectionner des caractères précis, sont plutôt défavorables pour des caractères quantitatifs (exemples la taille des plantes, teneur en protéine) souvent d’origine polygénique (7) . C’est alors que fut formulée la théorie de la sélection récurrente, qui constitue en quelque sorte une inversion de priorités : au lieu de se baser sur un (seul) croisement initial à partir duquel on va faire une sélection dans la descendance, on privilégie le brassage (donc des croisements) au hasard sur plusieurs générations au sein de population hétérogènes, puis s’effectue au sein de cette population une sélection des individus les plus prometteurs dont le croisement fournit une nouvelle population qui servira de base à un nouveau cycle, et ainsi de suite… d’où le terme de récurrent.

Alors que Max Rives, comme nous allons le voir, considère avec une certaine hostilité les biologistes moléculaires (déjà, en 1984 !) « qui promettent de raser gratis », il décrit avec enthousiasme (justifié) les résultats de la sélection récurrente et fait preuve d’un optimisme quasi illimité que se garderaient bien d’affecter aujourd’hui les plus convaincus du potentiel immense de la transgénèse : une telle attitude vous vaut immédiatement d’être qualifié de scientiste naïf et/ou de publicitaire des grandes multinationales semencières …

« L’histoire du maïs hybride américain est jalonnée par le succès de la sélection récurrente, qui, cycle après cycle, fournit des lignées de plus en plus performantes. L’expérience probablement la plus performante est celle qui a été menée dans l’Illinois depuis maintenant plus de 80 générations, où l’augmentation des teneurs en lipides et en protides du grain illustre bien les possibilités extraordinaires à long terme. »

A noter un enthousiasme envers les succès outre-atlantique qui serait considéré comme très déplacé aujourd‘hui, voire comme l’apologie pure et simple de l’ « empire du mal » . A l’époque il est vrai, peu de monde ne connaissait ne serait-ce que le nom de Monsanto. Une hostilité même marquée à l’égard de la politique des Etats-Unis n’aboutissait pas nécessairement à considérer comme forcément mauvais tout ce qui s’y faisait, y compris sur le plan scientifique et technologique .

 

 Un fort scepticisme envers les OGM

Comme nous venons de le voir, Max Rives a décrit de manière convaincante que la sélection végétale est un métier difficile reposant sur la compréhension des mécanismes forts complexes de la génétique. 25 ans après cet article, la sélection « classique » reste une des bases de la discipline et on lui doit probablement une très grande partie de l’amélioration végétale malgré les apports indiscutables maintenant de la transgénèse.

L’accueil que réserve l’auteur à celle-ci est plus que mitigé qu’on peut juger à l’aune de la longueur assez réduite du chapitre qui lui est consacré, et au titre de celui-ci : Le génie génétique est-il vraiment sans intérêt ?

Le ton n’est pas, loin de là, aux prophéties apocalyptiques sur les « apprentis-sorciers » qui transgressent la nature, qu’on ressasse aujourd’hui. D’autant par ailleurs, que certaines techniques déjà testées à l’époque et dont il prédit qu’elles pourraient jouer un rôle important dans le futur, telles que la fusion des protoplastes (8), auraient de quoi épouvanter n’importe quel anti-OGM.

Non. L’auteur met fortement en doute les applications agronomiques directes de la transgénèse, avec des arguments dont on peut discuter à la lumière des faits 25 ans plus tard, mais surtout commence par jouer le refrain de la guerre des sciences …pour les crédits de recherche :

« Et le génie génétique, me dira-t-on ? A en croire certains biologistes moléculaires (9), il est grand temps que les sélectionneurs, praticiens sympathiques mais totalement dépassés, cèdent la place (et les crédits!) aux faiseurs de miracles qui manipulent avec l’ADN le secret de la vie et vont résoudre tous les problèmes de la faim dans le monde » .

Le problème de ce genre de discours est qu’on peut toujours le retourner contre celui qui le prononce et d’accuser les sélectionneurs, de se retrancher derrière leur expérience « irremplaçable et indépassable » pour défendre leurs crédits de recherche. Voilà qui ne mène pas loin. L’expérience acquise depuis les premières plantes génétiquement modifiées prouve que la transgénèse apporte une réelle valeur ajoutée, mais qu’elle n’a pas éliminé de l’amélioration des plantes des compétences telles que celles des sélectionneurs classiques. Là où on devrait penser complémentarité des spécialistes, certains jouent encore, malheureusement, la carte de la concurrence.

Après avoir brièvement décrit la technique d’obtention d’une PGM, Max Rives admet que sa maîtrise est imminente, pour aussitôt dire qu’elle ne servira pas à grand chose :

« Le parcours est parsemé de multiples obstacles mais ils ont été, au tournant des années 1980 presque tous levés et on peut dire que le moment est proche ou le rêve sera réalisé. A quoi cela servira-t-il ? Malheureusement sans doute pas à grand chose dans le domaine appliqué. Si le transfert d’un gène particulier comme celui de la résistance à un parasite peut être considéré comme certain et proche, il y a fort longtemps, séduisants parce qu’ils induisent une résistance totale, mais terriblement fragiles parce qu’ils sont rendus rapidement inopérants par l’apparition de formes nouvelles de parasites capables d’attaquer la plante avec une belle agressivité. »

L’objection est en partie fondée, mais en partie seulement, puisque l’auteur admet par ailleurs que ce type de résistance est généralement gouverné par un seul gène et que les techniques classiques de croisement ont elle-même recherché l’intégration de tels gènes aux variétés cultivées. Si l’apparition de parasites résistants aux toxines produites par la plante est un phénomène courant, il dépend non pas du fait que la plante ait été obtenue par croisement ou par transgénèse, mais des caractéristiques de la population de parasites visée, de la fréquence initiale des allèles de résistance, de sa reproduction, de sa mobilité et de son aptitude plus ou moins rapide à s’adapter au milieu etc.. La mise au point des plantes Bt et leurs résultats sur le terrain ont démontré que la transgénèse n’apportait de ce point de vue aucune difficulté supplémentaire par rapport aux méthodes classiques, qu’elle permettait tout simplement d’accéder plus directement à un caractère recherché, avec de plus une action plus ciblée, le spectre d’action des protéines Cry permettant, de plus, de limiter les victimes collatérales.

La preuve de la faiblesse de l’argument est d’ailleurs involontairement apportée par l’auteur lui-même :

« Le transfert de la résistance est faisable par les méthodes de la génétique la plus classique et l’histoire est pleine de catastrophes qui témoignent de sa précarité. Qu’y ajouterait le plaisir d’avoir réalisé l’opération par manipulation génétique ? ».

Comme s’il s’agissait du plaisir de « faire selon une technique donnée » !

Max Rives admet donc bien que le transfert de résistance comporte des aléas quelle que soit la méthode, mais nulle part ne plaide pour y renoncer : et pour cause ! Qui accepterait comme une fatalité de voir les cultures ravagées sous prétexte que parfois les solutions s’avèrent inefficaces, voire quelquefois pire que le mal ? Aucun des remèdes possibles - produits d’épandage phytosanitaires, sélection classique, transgénèse- ne peut prétendre apporter une solution définitive et universelle, car la dynamique des éco-systèmes dans lesquels s’insère l’agriculture échappe à long terme à toute solution unique et définititive. Comme dans le cas de la vaccination, on cherche à résoudre des maux actuels et on ne s’interdit heureusement pas d’utiliser des vaccins sous prétexte que peut-être dans quelques années ils seront rendus inefficaces par la mutation des agents infectieux qu’ils combattent. On tentera alors de changer le vaccin. Et c’est bien ce que l’on fait chaque année pour le vaccin contre la grippe !. A la question de Max Rives « Qu’y ajouterait le plaisir d’avoir réalisé l’opération par manipulation génétique ? » , on pouvait tranquillement répondre à l’époque « Pourquoi se priver d’emblée d’une autre approche surtout si l’on admet que les risques qu’elle présente existent déjà dans les approches existantes ? ».

La mise au point d’un OGM ne repose pas uniquement comme le suppose implicitement l’auteur sur les manipulations de quelques biologistes moléculaires enfermés dans leur laboratoire qui insèrent un gène nouveau dans une plante puis larguent leur créature dans les champs pour le meilleur et pour le pire. Ils se basent d’abord sur des plantes produites par les méthodes classiques de sélection auxquelles ils apportent la modification désirée, testent longuement celles-ci, des stratégies sont mises au point avec le renfort et le savoir-faire précieux des écologues, des agronomes etc. afin d’optimiser leur utilisation. La préconisation des zones refuges associés aux cultures Bt afin de prévenir le développement excessif de populations d’insectes résistantes en est une bonne illustration. Il ne s’agit pas de prétendre résoudre des problèmes de ce type à long terme, ce qu’aucune méthode ne peut faire. Mais ceux qui élaborent des OGM pour des coûts très élevés de R&D n’ont strictement aucun intérêt à ce que ceux-ci se révèlent défaillants à peine mis en culture !

Max Rives met ensuite en garde sur des caractères qui dépendent de l’interaction de nombreux gènes.

« De façon plus générale, la sélection pour de nouvelles variétés porte, nous l’avons vu, sur des caractères contrôlés par de nombreux gènes qu’il est donc difficile de soumettre aux manipulations. Dans ces conditions, il est fort probable que la presque totalité des caractères resteront hors du portée du génie génétique ».

Un argument qui n’a pas vraiment de légitimité de nos jours, puisque de fait, le génie génétique s’est contenté jusqu’à présent de répondre à un nombre très limité de problèmes, tolérance à certains herbicides, à certains insectes, à certains virus etc. c’est-à-dire ceux auquel on était à même de résoudre, et c’est paradoxalement ce qu’on lui reproche ! Mais ces dernières années pourtant, des avancées significatives ont été faites et des réponses à des problèmes plus variés tels que la tolérance à la sécheresse, l’amélioration de la qualité nutritive des plantes semblent proches. Alors, certes, la « presque totalité des caractères restent hors de portée du génie génétique», mais un nombre croissant de caractères deviennent à sa portée. Y compris des caractères d’origine polygénique, comme le cas du riz doré ou celui de la tolérance à la sécheresse.

Max Rives s’interroge sur les motivations des firmes, « pour la plupart américaines», qui s’étaient dès le début des années 1980 lancées dans le génie génétique. Avec ce qui peut apparaître rétrospectivement comme une certaine candeur, il écrit :

«Supposons que l’on réussisse à introduire dans une plante un gène de résistance, qu’il y fonctionne bien et s’avère stable. Dès que la variété sera diffusée sur le marché, n’importe qui pourra se le procurer, incorporer dans ses lignées, par les voies classiques, le gène introduit par manipulation génétique, ce qui rend la rentabilité de l’opération douteuse ».

Etre spécialiste de l’amélioration des plantes ne donne pas forcément une vision très nette en matière de stratégie des firmes, qui ne se battent pas uniquement sur le plan technologique, mais dans le domaine des affaires : il y a peu de chances en effet que celles-ci investissent des centaines de millions de dollars dans des biotechnologies sans avoir réfléchi au fait que celles-ci pourraient sans aucun obstacle technique passer dans le domaine commun, les privant de tout retour sur investissement .

Un sursaut de très relative lucidité toutefois :

« En fait, le seul cas où elle est rentable pour une firme privée est celui de la résistance (tolérance) à un herbicide. La firme qui produit sa variété étant celle qui vend son herbicide, elle a alors tout intérêt à ce qu’on lui pille « son » gène autant que possible : cela rend son marché captif. »

Même si le nom de Monsanto n’est pas prononcé, on se doute que c’est à cette firme que pense Max Rives, et à ses plantes tolérantes au glyphosate. L’histoire ne s’est toutefois pas passée comme l’imaginait l’auteur de l’article.

Le fait que le brevet sur le Round Up, herbicide total et produit phare de la firme, expire à la fin des années 1980 probablement été déterminant dans l’engagement particulier de celle-ci sur le créneau des biotechnologies. Le Round Up associé aux plantes « RR » continue de fait à mener une belle carrière commerciale et à peser d’un bon poids dans le chiffre d’affaires de la firme, malgré les substituts génériques qui existent désormais et malgré la contre-publicité sur le RoundUp faite par les anti-OGM. Mais d’autres firmes ont également mis au point des plantes tolérantes au glyphosate. Et aucune n’a vraiment intérêt à ce qu’ « on pille son gène » comme le pronostiquait Max Rives, qu’il s’agisse de celui de la résistance au glyphosate ou de ceux des autres OGM.

Le succès des plantes Bt montre que « le seul cas où elle est rentable pour une firme privée est celui de la résistance à un herbicide » était une hypothèse totalement fausse.

D’autre part, le fait que Monsanto ait eu des grandes difficultés à faire valoir son exclusivité sur les semences comme en Argentine sur le soja RR -ou plus tard en Inde pour le cotonnier Bt- révèle davantage un faible contrôle institutionnel qu’une stratégie élaborée. L’affaire Percy Schmeiser- un agriculteur canadien qui a multiplié et ressemé des graines de Colza RR en espérant s’affranchir des royalties réclamées à ses voisins par Monsanto- prouve que lorsque la firme peut éviter qu’on lui pille ses gènes, elle s’emploie à recouvrer ses royalties.

La transgénèse, simple outil auxiliaire de la sélection végétale pour Max Rives

L’hostilité à l’égard des OGM exprimée dans cet article est loin du discours irrationnel et des formules propagandistes -« transgression de la nature », « plantes pesticides » ..- des anti-OGM d’aujourd’hui.

Il n’y a pas là une déclaration de foi contre la science et le progrès, simplement des arguments assez faibles : les problèmes qu’il prédit pour les OGM existent déjà avec les méthodes de sélection classique, tandis qu’il en ignore tous les avantages potentiels spécifiques, tels que cibler plus précisément des gènes d’intérêt ou la possibilité d’insérer dans une plante des gènes d’espèces avec lesquelles elle ne peut se croiser. La transgénèse ne se substitue pas au rôle du sélectionneur classique que défend Max Rives, elle s’y ajoute et étend l’horizon des applications scientifiques pour l’amélioration des plantes.

Mais l’hostilité envers la transgénèse opérationnelle semble être aussi une hostilité, plusieurs fois exprimée dans cet article, envers la « catégorie montante » des biologistes moléculaires soupçonnés d’hégémonisme et de vouloir siphonner les crédits de recherche à leur profit. Le génie génétique n’est pas sans intérêt, nous dit Max Rives à condition d’être confiné à un rôle de « compréhension des processus du développement et de la différenciation des plantes ce qui, à long terme, peu aider à la définition de stratégie de sélection. Actuellement, la biologie moléculaire fournit déjà à l’amélioration des plantes des outils auxiliaires intéressants. Par exemple , R A Owens et T.O Dinner , aux Etats-Unis, ont utilisés des « morceaux d’ADN (des sondes) pour repérer le virus d’une maladie extrêmement dangereuse de la pomme de terre ce qui fournit un diagnostic».

Outils auxiliaires, outils de diagnostic, mais pas d’application directe dans l’amélioration des plantes, qui doit rester l’exclusivité des sélectionneurs traditionnels… Bref, que chacun reste à sa place.

« Certes, la sélection classique n’a pas le caractère spectaculaire des manipulations génétiques. Elle ne promet pas de raser gratis demain (sic), elle garantit seulement une évolution modeste mais continue sur une longue période et qui s’est révélée efficace ».

Personne ne contestera qu’elle se soit révélée efficace et qu’on lui doit même des progrès agronomiques considérables. Mais vouloir freiner ainsi le développement de nouvelles méthodes, refuser d’emblée qu’on en explore toutes les possibilités d’application n’était probablement pas guidé par des motivations purement scientifiques.

Anton Suwalki



(1)  L’amélioration des plantes, Max Rives, La Recherche , mai 1984

(2)  Il s’agissait de l’équipe de Marc Van Montagu de l’Unsiversité de Gand

(3)  Max Rives semble ici forcer le trait : même au siècle dernier, notre alimentation était sans doute constituée de bien plus qu’une trentaine de plantes

(4)  Chiffres de 2007 -FAO- un nombre qui a augmenté en 2007 suite à l’envolée des prix des denrées alimentaire alors qu’il était en diminution depuis plusieurs décennies, malgré la pression démographique

(5)  Pour les céréales, deux banques étaient mondialement connues : celles de l’institut Vavilov en Russie et celle de Beltsville aux USA. Dans la première ,il existait au moins 20 000 « accessions » des ancêtres des blés actuels.

(6)  Les glucosinolates présents dans les plantes agissent comme un pesticide naturel, mais à forte teneur peuvent être toxiques , perturber la croissance etc..

(7)  ce n’est pas le cas du blé par exemple où le caractère nanisme dépend d’un gène (dont on a ensuite identifiés plusieurs allèles)

(8)    Pour se faire rapidement une idée  :

 http://www.gnis-pedagogie.org/pages/classbio/chap3/22.htm

   (9)    lorsque MR dit cela, il ne pensait sans doute pas aux biologistes moléculaires de l’INRA  : il n’y en avait quasiment aucun à cette date

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commentaires

Anton 13/08/2012 19:48


merci pour vos commentaires et précisions. C'est étonnant de voir tout d'un coup un article que j'estimais à l'époque particulièrement en phase avec notre problématique générale sur les OGM, et
qui n'a suscité aucun commentaire pendant 3 ans, reprendre vie tout-à-coup !

fmur 13/08/2012 16:59


(9)    lorsque MR dit cela, il ne pensait
sans doute pas aux biologistes moléculaires de l’INRA  : il n’y en avait quasiment aucun à cette date


Si tout de même il ne faut pas exagerer mais surtout au Departement de Biologie Vegetale grand
ennemi du DGAP  !

Wackes Seppi 13/08/2012 16:36


Heureuse coïncidence que d'avoir ravivé un texte écrit en 2009.


 


Car Max Rives vient de nous quitter le 2 mars 2012. Il était un des grands de la recherche publique et de l'amélioration des plantes.


 


Le texte qu'il a écrit pour La Recherche en 1984 s'inscrit dans le contexte général, ainsi que dans le contexte particulier de l'INRA* de l'époque. Une époque où on vantait de manière fort
exagérée les potentialités du génie génétique et où les plus forcenés préconisaient un transfert massif de moyens vers les nouvelles techniques, au détriment de l'amélioration des plantes que
l'on appellera ici « classique ».


 


Max Rives a eu raison d'insister sur le caractère incontournable de l'amélioration des plantes « classique » ; manifestement, en revanche, il n'a pas vu tout le potentiel des
transformations génétiques, ni l'impact que celles-ci peuvent avoir (et ont), dans des cas précis, sur l'agriculture, l'économie et in fine la société.


 


Rétrospectivement, cette résistance des « Anciens » dont il a été un des représentants a été fort bienvenue, même si elle n'a peut-être pas été efficace au niveau de l'INRA car, me
semble-t-il, la génétique et l'amélioration des plantes y ont été reléguées dans un placard ; y compris du reste la transgénèse appliquée, devenue politiquement incorrecte.


 


_________________


 


*  Voir par exemple : http://sciencescitoyennes.org/IMG/pdf/BonneuilColloqueMtp.pdf


 

legnani robert 13/08/2012 12:14


Un article plein de bon sens, comme l'était Max Rives, un grand Monsieur que j'ai eu l'honneur de cotoyer pendant 1 an comme maitre de stage et qui m'a donné l'envie de poursuivre dans le métier
de sélectionneur.


Seule la conclusion de cet article me gene profondément quand l'on sait que Max Rives a été un fervent défenseur de la biologie moléculaire à L'INRA d'Avignon. Il a perrmis grâce à son influence
et à son soutien de déveloper les premières recherches et est à l'origine avec Mr Pochard, Palloix et Mme Lefevre de la premiere carte moleculaire du Piment. 


Donc loin de décourager ses nouvelles approches, il les a encouragé mais il avait déjà pointé leurs limites.