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4 juillet 2008 5 04 /07 /juillet /2008 13:15

 

Nancy Cartwright est professeure de philosophie à la London School of Economics et Political Sciences. Elle est l’auteure de plusieurs ouvrages consacrés à la Science, dont un au titre non équivoque « How the laws of Physics lies » . Dans un numéro spécial de Sciences et Avenir (1) (Les fictions de la Science, Hors-Série Juillet/Aout 2006) , elle s’explique. Plutôt qu’une longue introduction, il me semble préférable de discuter directement de ses assertions. Ce papier assez long devrait être divisé en 3 parties au moins.

 


 

Nancy Cartwright : Je voudrais souligner le fait qu’une théorie ou une loi n’a pas besoin d’être vraie ou même « approximativement vraie » pour être empiriquement adéquate dans une large gamme de situations expérimentales.


AS :
Effectivement on peut même émettre l’idée qu’une théorie totalement fausse soit « adéquate » (2) pour une gamme limitée de situations expérimentales. Si je considère que la terre est fixe et que le soleil tourne autour de la terre, cela peut suffire à expliquer que tous les jours, le soleil se lève à l’Est , décrit une trajectoire parabolique d’Est en Ouest, disparaît à l’Ouest et réapparaîtra le lendemain matin à l’Est ! En voilà une belle démonstration ! Sauf que si cette théorie est « confirmée » par l’observation quotidienne du soleil depuis que l’humanité existe, la gamme de situations expérimentales qu’elle est capable d’expliquer est extrêmement limitée, tandis que la gamme des situations que non seulement elle n’explique pas, mais qui la contredisent est très large. N.C récuse l’idée de lois vraies ou même approximativement vraies  au moyen d’une ruse sémantique : les lois ne sont pas vraies mais « empiriquement adéquates ». Une posture absurde qui doit logiquement aboutir à la conclusion qu’entre les deux théories antagoniques A/le soleil tourne autour de la terre et B/ la terre tourne autour du soleil, on ne peut trancher sur la vérité de ces lois, toutes étant fausses, on préfère simplement B/ à A/ parce que la gamme de situations expérimentales dans laquelle B/ est confirmée est plus large que celle de A/. Quel esprit non perturbé peut soutenir au 21ème siècle  que A/ et B/ ont la même (absence) valeur du point de vue de la vérité objective, mais ne se départagent que par leur adéquation empirique ?

La philosophie semble ici emprunter les frocs des hommes d’Église, tolérant la science lorsqu’elle se borne à produire des théories  « empiriquement adéquates », mais exigeant qu’elle laisse aux théologiens le soin de trancher de ce qui est vrai et ce qui est faux.


NC
: « Bien que je ne souscrive pas à l’idée d’une validité universelle des lois de la physique, il est généralement admis que la relativité d’Einstein et la mécanique quantique sont à la fois vraies et universelles, ou à tout le moins « plus vraies » que la physique newtonienne et que par conséquent la physique de Newton est fausse. Cependant, est-il besoin de le rappeler, la mécanique newtonienne possède une efficacité prédictive largement attestée. Nous devrions remarquer que si ces deux autres théories sont vraies et universelles, alors la mécanique de Newton est « très » fausse. Elle fournit des prédictions précises dans une large gamme de phénomènes et pourtant elle donne une image complètement fausse de ce à quoi ressemble monde; du point de vue de la relativité et de la théorie quantique, la physique de Newton n’est même pas « approximativement vraie ».

 
AS : 1) Ce qui frappe en premier lieu dans cette tirade, c’est l’utilisation très sélective des guillemets. « plus vraies », « très » fausse, complètement fausse, « approximativement vraie ». Ces guillemets indiquent que N.C ne s’est pas contentée de répondre à une interview orale, mais qu’elle en a maîtrisé la restitution, indiquant au journaliste là où il fallait mettre des guillemets pour indiquer qu’elle n’adhérait pas aux termes généralement admis de « vrai » ou de « faux » pour qualifier une théorie. Or , ce ne sont pas tant pas les guillemets qui frappent que leur absence dans une proposition particulière : « elle [la théorie newtonienne] donne une une image complètement fausse de ce à quoi ressemble monde ». On pourrait s’attendre à ce qu’un philosophe fasse preuve d’une rigueur maniaque dans le vocabulaire qu’il emploie, c’est tout le contraire. Le vrai étant défini comme la correspondance avec la réalité, le faux étant le contraire du vrai, si l' on prétend qu’il ne peut y avoir de théorie physique vraie ou approximativement vraie parce que la réalité intime des choses nous échappe, que peut bien signifier complètement fausse ? Pour pouvoir juger que la mécanique de Newton est complètement fausse en tant que représentation du monde, encore faut-il avoir une vague idée de ce qu’est celui-ci et de comment il fonctionne !

2)
La physique classique n’est pas considérée comme totalement fausse mais approximativement vraie et d’une validité suffisante pour toute une gamme d’expériences qui représentent disons … 99,9% (3) de l’ensemble de nos expériences physiques quotidiennes, en particulier pour toutes les situations où la vitesse est nulle ou très faible par rapport à la vitesse de la lumière (4). L’espace à 3 dimensions avec un écoulement du temps absolu n’est pas faux, mais un cas particulier de la théorie de la relativité  .Même en matière de mouvement des planètes, les prédictions établies à partir des lois de la relativité ne sont qu’un peu plus précises que celles qui découlent de la théorie de Newton . Tout rationaliste considèrera à juste titre que si les lois de Newton suffisent encore dans une si « large gamme d’expériences », c’est qu’il avait saisi une bonne partie de la réalité du monde. On aimerait d’ailleurs que les philosophes et autres représentants de disciplines qui prétendent discuter de la validité des théories scientifiques indiquent une seule des leurs qui pourrait être « totalement fausse » en affichant seulement 0,1% de situations expérimentales susceptibles de les falsifier. Allez soyons très laxistes,et multiplions par 333 la « marge d’errreur »: existe-t-il un seul énoncé philosophique (évidemment non vague) dont on pourrait dire qu’il est vérifié de manière incontestable dans 66,66% des cas ?
 


 
Anton Suwalki

(à suivre)




 

 Notes :

 (0) « En quoi les lois de la science mentent »

  (1) Sciences et Avenir fait partie du groupe du Nouvel Observateur. Au moins  dans ses hors-série, il est écrit dans un style pompeux, et se montre très friand de spéculations éthérées sur la valeur des concepts et des théories scientifiques. Question de milieu social, très probablement. On y trouve parfois des articles très douteux, comme celui prenant ouvertement la défense de Jacques Benvéniste, inscrit au Panthéon des « hérétiques de la Science » pour sa fameuse théorie sur la « mémoire de l’eau ». C’est un grand classique des défenseurs de théories pseudo scientifiques d’inverser les rôles et d’enfiler les habits des Galilée persécutés par les tenants du dogme.

Dans le hors-série mentionné ci-dessus, signalons que la parole est aussi donnée aux tenants d’un réalisme scientifique prudent, et que certains articles sont très intéressants et très didactiques, tel celui consacré aux expériences de pensée comme que les « ascenseurs gravitationnels » d’Einstein ou la machine de Turing. C’est le mélange des genres qui est douteux.

(2) puisque N.C joue habilement avec les guillemets (cf infra), pourquoi nous en priver ? Il se trouve que ce signe typographique peut être très utile pour orienter la lecture.

(3) 99,9 % est une façon de parler, rien d’autre. Bien sûr on peut dire que l’intrusion dans nos vies de technologies nouvelles tels que l’ordinateur ou le GPS abaisse ce pourcentage…

(4) Un simple exemple devrait suffire à expliquer pourquoi les lois décrites par la physique classique sont la plupart du temps largement suffisantes. Le facteur de dilatation du temps dans un « référentiel en mouvement » découvert par la théorie de la relativité restreinte ne vaut que pour de très grandes vitesses significatives par rapport à celles de la lumière (soit environ 300 000 000 mètres/seconde ). Prenons une fusée qui doit atteindre la vitesse de 11 000 mètres/seconde pour échapper à l’attraction terrestre. La différence de mesure du temps dans le référentiel fixe sur terre et dans celui de la fusée est de l’ordre de 10-9 (un milliardième). Dans ce cas de figure, tous les onze jours et demi environ, l’horloge de la terre et celui de la fusée se décalerait d’une seconde. Je vous laisse le soin de calculer ce que représente le décalage du temps dans un référentiel en mouvement tel que feu le Concorde (Mach 2 soit environ 600 mètres/seconde ), un TGV (à peu près 85 mètres/seconde) ou une voiture sur l’autoroute (à peu près 36 mètres/seconde si vous respectez les limitations de vitesse) . Je vous épargne le calcul de l’impact dans ce domaine de la « fausseté » des lois de la physique classique sur Ben Johnson (admettons 13 mètres/seconde dans ses meilleures accélérations quand lui et ses soigneurs étaient au top de leur forme), ou sur le piéton moyen (mettons de 1 à 2 mètres/seconde).

 

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commentaires

Clovis Simard 23/08/2012 14:16


Blog(fermaton.over-blog.com),No-21.- THÉORÈME MERCURE. - Einstein aurait-il pu construire la Relativité ?

Clovis Simard 23/08/2012 14:15


Blog(fermaton.over-blog.com),No-21.- THÉORÈME MERCURE. - Einstein aurait-il pu construire la Relativité ?

anton suwalki 06/07/2008 11:52

Bonjour Agnès,
C'est exact Isabelle Stengers et Levy Leblond sont du même tonneau. Pour Stengers, il me semble qu'elle est belge, non ? Quoiqu'il en soit, elle n'a pas bien apprécié le canular de Sokal et encore moins que lui et Bricmont aient oser critiquer "nos" intellectuels français...

Agnès 05/07/2008 06:48

Bonjour,
Ton exergue d'Alan Sokal prend toute sa valeur avec une telle philosophe ! Mais nous avons exactement la même en France ! : Isabelle Stenghers, philosophe aussi. Et le physicien Jean-Marc Levy-leblond n'est pas loin de tenir les mêmes propos (lire son ouvrage "Aux contraires")
amitiés
agnès