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29 octobre 2007 1 29 /10 /octobre /2007 11:28

                                                               Première partie

Définissons le scientisme comme une position naïve selon laquelle la science pourrait à elle seule résoudre tous les problèmes qui affligent l'humanité, indépendamment du système social économique et politique. Il y a de nos jours  sans doute très peu d'intellectuels et d'hommes de science  pour défendre une telle vision mécaniste du progrès.  Pourtant la dénonciation du scientisme revient à tout bout de champ dans les salons de la critique sociale.

A l'opposé, la défiance généralisée envers la science, non seulement à travers ses applications, mais en tant que démarche intellectuelle et méthode pour avancer dans la compréhension du monde, connaît une vogue qui dépasse très largement les élucubrations de quelques cercles universitaires ou militants.
Et cette mode a des répercussions évidentes sur les mentalités de l'ensemble de la société.

Pour vous en convaincre, lancez un débat sur la science au milieu d'une tablée d'une dizaine de monsieur et madame tout le monde, votre défense de l'approche rationaliste des choses risque fort de vous rendre impopulaire. Vous rencontrerez très fréquemment auprès de gens qui ont pourtant une espérance de vie doublée par rapport à leurs arrières grand-parents :

- la négation pure et simple que les bienfaits apportés par la sciences l'emporte en général sur ses applications perverses. 
 
- la persistance anachronique des croyances dans les phénomènes paranormaux tel que l'astrologie ou autre manifestation du destin.

- le refus de prendre les pseudosciences et pseudo-médecines pour ce qu'elles sont : paradoxalement, la croyance aux pseudo-médecines (1) semble s'être renforcée au cours des dernières décennies pendant une période où les progrès de la médecine ont été vertigineux.

- le refus de considérer les phénomènes sous l'angle objectif des preuves en faveur ou contre ce qu'on affirme.

Non seulement la discussion achoppe très vite, mais il est fréquent de voir railler l'idée qu'existe une vérité objective . « De toute manière, on croit ce qu'on veut ».  On retrouve donc dans le « grand public »  l'idée typiquement relativiste que la vérité n’est pas une affaire de correspondance (au moins approximative) avec la réalité objective, mais qu'elle est une simple affaire de consensus social, « intersubjectif ».

Il y a donc d'un côté la version élaborée , théorisée de l'antiscience et de la défiance envers le rationalisme scientifique : C'est celle qui prévaut dans des milieux intellectuels ou parmi les tenants de l'écologie fondamentaliste teintée de mysticisme qu'on pourrait à tort croire marginaux (2). On pourrait se contenter de hausser les épaules s'il s'agissait d'un univers social et culturel totalement imperméable. Or c'est loin d'être le cas, et le type de conversation que j'ai dépeint ci-dessus reflète qu'il existe bien une version « populaire » de l'idéologie anti-scientifique. Les postillons post-modernistes n'éclaboussent pas que les premiers rangs de certains amphithéâtres américian de sociologie. Et concernant la critique de la société hautement technologique considérée comme déshumanisante , les thèses qui reprochent au smicard détenteur d'un téléphone portable son aliénation à la "technologie mortifère" et à "la société de consommation" sont certes édulcorées avant de pénétrer dans l'oreille du smicard,mais ce discours culpabilisateur arrive tout de même jusqu'à lui: c'est une raison de plus pour ouvrir les yeux de celui-ci sur la nature réelle de ces idéologies, leur caractère profondément dangereux et réactionnaires.

Cette idéologie cherche des débouchés politiques, mais déteint également sur les idées de monsieur Lambda.Il est indispensable de les critiquer sans la moindre indulgence.

Rejet des applications civiles et progressistes de la science au nom des applications perverses
 

Dans sa préface au livre de Sokal (3), Jean Bricmont , après avoir évoqué le problème de la collaboration des scientifiques avec les militaires et les marchands d'armes, note subtilement :
"Cela nous amène à un [autre] paradoxe qui concerne la critique des Sciences : un des aspects positifs du mouvement de Mai 68 était justement la mise en cause des scientifiques et leur responsabilité morale dans l'accumulation d'armements ainsi que dans la guerre du Vietnam. Mais ce type de critique est aujourd'hui presque inaudible, puisque les critiques contemporaines se concentrent presque toutes sur les aspects civils de la recherche (nucléaire, OGM etc..), aspects qu'il faut sans doute examiner avec soin, mais dont les conséquences, même en admettant les pires scénarios catastrophes, sont négligeables par rapport aux effets réels de la domination militaire. »

Eh oui ! Avec la fin de la guerre froide, les peurs se sont déplacées, et le budget englouti dans les joujoux nucléaires des militaires ne provoquent plus que de l'indifférence  tandis que la construction d'EPR ou d'un celle d'un réacteur expérimental de fusion ITER peuvent déplacer des milliers de manifestants.

Certains trouvent toutefois nécessaire de garder sous le coude l'alibi anti-armement. Ainsi peut-on entendre dans la bouche des écologistes que lorsqu'il y a une centrale nucléaire, la bombe n'est jamais loin.
Notons que c'est aussi l'argument des conseillers en propagande de Georges Bush à propos de l'Iran ou de l'Irak.

 A y regarder de plus près, disposer de centrales nucléaires énergétiques n'a jamais été la condition nécessaire pour disposer de la bombe atomique, et il est assez risible de pointer les risques de dévoiement militaire d' ITER 50 ans après l'explosion de la première Bombe H , tandis que la « fusion civile » n'est toujours pas maîtrisée.

Quelque soit le domaine scientifique, les adversaires de celle-ci considèrent qu'il faut refuser y compris ces applications civiles, pacifiques, même lorsqu'elles représentent une source de progrès évidente, au nom de toutes les applications perverses que toute découverte peut potentiellement représenter. Ainsi faudrait-il renoncer au nom d'Hiroshima, à l'énergie nucléaire mais peut-être même aux applications médicales de la radio-activité, à la recherche en matière de thérapie génique au nom des docteurs Mengele etc.
Dans le même esprit, unmouvement anti-nanotechnologies(4),entièrement calqué sur celui anti-OGM, se
développe pour condamner en bloc celles-ci qui n'ont pourtant rien d'autre en commun que le manipulation et le façonnage de lamatière à l'échelle du nanomètre (ou du millionième de mm).

Un scientisme inversé :


En fait, ses positions sont paradoxalement celle d'un scientisme inversé qui occulte les responsabilités politiques ou les intêrets économiques qui conduisent aux applications perverses de la science et ne voient que dans celle-ci la source de tous les maux.
A ce titre, un décroissant fanatique comme Guy Kastler peut-il sans ciller affirmer"Les controverses scientifiques remplacent les débats théologiques (sic!),ainsiEinstein a permis le

remplacement du char d'assaut des mécaniciens par la bombe atomique des physiciens.
»(5).

Eh oui, Einstein est responsable d'Hiroshima !
Et accessoirement, l'inventeur du coupe-coupe responsable du génocide rwandais ? Dans la foulée, Rosalynd Francklin , James Watson etc....ne sont-ils pas en définitive les vrais responsables de la l'amendement Mariani?

Ce scientisme à l'envers est dangereux : d'abord parce que dans sa version extrême où il nie que la science puisse contribuer à apporter des solutions techniques et matérielles positives aux problèmes que rencontre l'humanité.  
Ensuite parce que si l'activisme antiscience peut malheureusement bloquer ou retarder la mise en oeuvre de progrès réels amenés par la science (on le voit dans le domaine des OGM) , il est très mal armé pour empêcher les recherches qui se mènent dans le secret des laboratoires militaires pour des applications condamnables du génie scientifique. D'ailleurs, dans les faits, il ne se bat pas contre celles-ci.


Du rejet des applications de la science au rejet de l'esprit scientifique


Mais il y a  encore pire : On peut désormais faire circuler en France des pétitions demandant un moratoire sur la recherche scientifique (6), et décrier la science, au-delà de ses applications technologiques, en elle-même, comme démarche intellectuelle et méthode visant à la connaissance.
« L'autre aspect sur lequel se centre la critique est la valeur épistémologique de la science, plan sur lequel celle-ci est imbattable du moins par rapport à toutes les alternatives existantes (pseudosciences et religions). »(Bricmont)


Cette pensée qu'on dit post-moderne n'est pas un progrès, un dépassement progressistes des « idées des lumières » mais un recul par rapport aux lumières. Si de telles idées avaient vocation à devenir les idées dominantes dans le siècle qui démarre, on peut prévoir une plongée généralisée dans les ténèbres ! Comment face aux nationalismes, au racisme et à l'ethnicisme, aux fanatismes religieux qui nous gangrènent, peut on oser attaquer ainsi « l'approche rationnelle du monde ,  seul  véritable rempart contre nos diverses folies » ?

Rejet de l’universalité de la science, promotion des pseudosciences et de l’ethnicisme

Dans Pseudosciences et postmodernisme, Sokal nous fournit des exemples convaincants des ponts qui existent entre la philosophie postmoderne et la promotion des pseudosciences. Nier la valeur de la science contribue bien entendu à réévaluer la pseudoscience et les charlatanismes avérées. Surtout lorsque le relativisme culturel fournit des arguments ethno-culturels : ainsi  la science tout court est-elle fréquemment décrite simplement comme une tradition culturelle occidentale ne pouvant qu'être oppressive pour les autres cultures qui disposeraient d'autres manières de « produire de la vérité » . Vendana Shiva, engagée aux cotés de José Bové contre les OGM (le monde de l'obscurantisme est réellement un village planétaire !), défend que « la science moderne n'est ni plus ni moins que la science occidentale, c'est-à-dire (sic!)  une catégorie particulière d'ethno-science (6). »

Comme si un scientifique indien ou égyptien raisonnaient de manière différente d'un savant allemand , japonais ou états-uniens ! C'est précisément cette méthode commune qui font d'eux ce qu'on appelle des scientifiques. En fait, il n'existe pas une théorie scientifique de l'atome indienne ou américaine, pas plus qu'il existe une théorie de la génétique « bourgeoise » ou « prolétarienne » . Il existe des théories scientifiques et d'autres qui ne le sont pas, un point c'est tout. Affirmer le contraire c'est prendre la défense des pseudosciences, et c'est ce que fait Vendana Shiva.
Les relations intimes que la science entretient avec la vérité et l'objectivité sont qualifiées d'oppression violente contre les cultures et les « savoirs traditionnels » , une manière polie de désigner  les faux savoirs et les croyances erronées.  Cette posture est d'ailleurs théorisée par les nationalistes hindous qui affirment  la supériorité de la « science védique » sur la physique quantique notamment.  

Non seulement la relativisation de la valeur de la science représente un sérieux coup de main idéologique à toutes les pseudosciences et aux marchands d illusion, mais cette attitude face à l'universalisme,à l' intelligibilité scientifique du monde et au savoir rejoint les positions des dominants qui ont dans toute l histoire toujours profité de l ignorance et toujours considéré l' éducation et le savoir avec une méfiance compréhensible.
L' idée que la connaissance opprime tandis que l' ignorance -pardon les « savoirs traditionnels » - affranchit est une absurdité réactionnaire. 

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Comme nous l'avons vu , l'antiscience se décline de manière cohérente en plusieurs thèmes :
1.    Rejet des applications technologiques de la science, y compris celle utiles socialement, rejet de la validité de la notion de progrès
2. Rejet de la supériorité de la science comme démarche intellectuelle et de son objectivité, rejet de la compréhension matérialiste du monde. Disqualification
du concept de vérité.
3.Réhabilitation (au moins partielle) des pseudosciences  sous couvert de « savoirs traditionnels »
-   4.Rejet de l'universalisme et apologie des « vérités locales, ethniques», affirmation que la science moderne n'a aucune légitimité en dehors de son "berceau occidental".

Et pour les plus rétrogrades des anti-sciences :

5. Affirmation que le droit à l'éducation, à l'accès à un savoir universel et au développement économique et social dans les pays retardataires du globe est une vision ethnocentrique d'européen !
 -    6. Nostalgie d'un monde plus heureux (imaginaire) où     les   gens   n' étaient   pas   trop   éduqués   et   vivaient   dans   la   félicité   leur   condition   de   pauvreté   infra - humaine 
7. Projet (espérons-le, irréalisable) d'un retour au moins partiel vers cette condition .
C'est au sens exact du terme un projet réactionnaire. 

 
La fraction radicale de ce courant intellectuel, le Mouvement pour la décroissance, adhère à ces dernières postitons (5 , 6 et 7). Ivan Illitch ,Un de ses pères spirituels , dont les textes sont souvent cités ,  ne considérait-il pas que l'école fait partie de «ces outils qui sont toujours destructeurs, quelles que soient les mains qui les détiennent», car elle «accroît l'uniformisation, la dépendance, l'exploitation et l'impuissance». (…) «Or, les hommes n'ont pas besoin de davantage d'enseignement. Ils ont besoin d'apprendre certaines choses.» En l'occurrence, «les hommes doivent apprendre à contrôler leur reproduction, leur consommation et leur usage des choses. Il est impossible d'éduquer les gens à la pauvreté volontaire
Une vision du monde devant laquelle les doctrines philosophiques et sociales les plus rétrogrades de l'histoire de l'église paraissent modérées !


(à suivre)

 
shiva-bov--.jpg
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 Notes :                   
  
 ( 1 )     s i   o n   m e t   d e   c ô t é   l a   p s y c h a n a l y s e ,   p s e u d o s c i e n c e   p a r   e x c e l l e n c e   d e   l a   s o u f f r a n c e   e t   d e s   p a t h o l o g i e s   m e n t a l e s   ,   q u i   a   e u   s o n   h e u r e   d e   g l o i r e   b i e n   a v a n t   n o t r e   é p o q u e .      
 ( 2 )   d o n t   l e   c o u r a n t   e x t r ê m e   e s t   c e l u i   d e   l a   d é c r o i s s a n c e   q u i   f a i t   t o u t   d e   m ê m e   p a s   m a l   d 'a d e p t e s . Par exemple, le journal du même nom tire 42 500 exemplaires , soit presque autant que la diffusion payante de l'Humanité !
 ( 3 )   P s e u d o s c i e n c e s   e t   p o s t - m o d e r n i s m e s
 ( 4 )    lire notamment http://www.legrandsoir.info/article.php3?id_article=3316.
 Les opposants les qualifient de "nécrotechnologies"              
 ( 5 )   Guy Kastler, Sciences : les choix qui orientent notre avenir  dans Nature et Progrès
 (6) Voir le site des "décroissants de Bourges"
 
                                                                            

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commentaires

paysan bio 04/11/2007 09:54

bonjour,
je suis un de ces "décroissants fanatiques".
et étrangement...je suis POUR la pluralité de l'information.
je crois que votre article aurait sa place au milieu de mon verbiage fanatique.
donc je vous demande l'autoristion de le copier sur mon blog.
http://paysan-bio.blogspot.com/

pascal

PS:
l'article du dessous est une perle:
pour moi,
l'agriculteur moderne intégré dans un système économique est une victime,et la fuite en avant dans un système pollueur où ils ne maîtrisent plus rien,pour un revenu souvent ridicule ne me paraît pas un progrès...?

un autre modèle est possible,je l'ai pratiqué pendant 18 ans et c'était passionnant.

ce qui est extraordinaire,c'est que la tenaille des rapports économiques réussit aussi,notemment grâce aux subventions et aux choix politiques,à étrangler aussi ceux qui refusent le système imposé.

ne vous faites pas de soucis:si VOTRE modèle réussit à dégouter de l'agriculture des passionnés comme moi,il viendra bien à bout de quelques milliards d'agriculteurs archaîques du tiers-monde...
pour leur bien,bien-sûr...

Anton Suwalki 06/11/2007 10:42

Bonjour,Vous pouvez bien entendu copier intégralement cet article. Je lirai avec intêret commnent vous y répondrez (sur le fond)A.S