« Le goût des pesticides dans le vin » , expérience scientifique, ou propagande ?

Publié le par Anton Suwalki

Depuis 2012 et sa fameuse étude sur les rats nourris au maïs GM et exposés au RoundUp, aucune expérience de Séralini n’avait fait l’objet d’un tel battage médiatique. Il faut dire que, comme en 2012, la présente est accompagnée d’un livre écrit par GES & Jérôme Douzelet , Le goût des pesticides dans le vin, publié aux éditions Actes Sud.   Les deux compères peuvent donc remercier chaleureusement radios, télés, et presse écrite qui en ont efficacement assuré la promotion. Mais vendre un livre, quand on est « spécialiste des effets des OGM agricoles, pesticides et différents polluants sur la santé », tel qu’on le présente, c’est une chose, la publication d’une étude dans une revue scientifique fait plus sérieux.

L’étude sur le goût des pesticides dans le vin a bien été publiée dans une revue en accès libre (1), qui s’auto-attribue un facteur d’impact, pas franchement vertigineux (2) : 0,52. En poussant les recherches un peu plus loin, on retrouve l’éditeur de la revue, « Gavin Publishers », dans la liste des prédateurs potentiels, possibles, ou probables de Jeffrey Beall (3) . Un signal d’alarme retentit. Voyons cela de plus près.

Cette expérience est le prolongement d’une autre faite en 2015 que nous avions commenté à l’époque, sur le mode ironique (4) . Celle-ci serait-elle un peu plus sérieuse ?

L’expérience a été ainsi menée : 16 bouteilles de vin bio et conventionnels, provenant de 7 régions différentes ont été appariées, et on a procédé à une quantification des résidus de pesticides. Puis 71 « professionnels » ont procédé à une dégustation en aveugle des vins bio et non bio.

Les testeurs ont été soumis à une « dégustation de ces pesticides » dans de l’eau, au niveau de concentration de ces pesticides retrouvés dans le vin, assurent les auteurs.

Enfin, les testeurs étaient amenés à associer le(s) vins correspondant aux pesticides goutés.

 

Des résultats sans grande surprise…

 Ce qui est bien avec Séralini, c’est que l’on connaît à l’avance les résultats de ses expériences, qui viennent toujours confirmer des déclarations antérieures, fussent-elles péremptoires, et abondent toujours dans le même sens. Alors les résultats de cette expérience sont:

  • 14 vins conventionnels sur 16 contenait des traces quantifiables de pesticides (mesurées en ppb, ou parties par milliard), quand un seul Bordeaux bio en contenait en quantité inférieure à 10ppb.
  •  77% des testeurs ont préféré les vins bio aux vins conventionnels. Bien qu’aucune description ne leur ait été demandée, ils ont indiqué un goût plus long et plus profond pour les vins bio, et « moins d’arômes artificiels ». « C’était un important critère, spontanément [souligné par nous]exprimé par la plupart d'entre eux »
  • Les testeurs ont détecté au moins un pesticide dilué dans l’eau dans 85% des cas, et  tous les pesticides dans 58% des cas.
  • Enfin, dans 57% des cas, les testeurs ont correctement  identifié correctement le vin contenant les pesticides.

Voilà donc des résultats qui ne devraient pas trop déplaire à Biocoop , 950 millions d’euros de CA (5) ,et Léa Nature,  231 millions d’euros de CA (6) , ces « micro-entreprises » qui ont financé l’étude et n’ont pas, assurent les auteurs, interféré dans le protocole, le choix des échantillons, ou la publication. A vrai dire, si Biocoop, qui fonde son marketing sur le dénigrement de l’agriculture conventionnelle (7), a financé une telle étude, ça n’est pas pour faire avancer la science , c’est parce que les résultats d’une étude de Séralini sont parfaitement prévisibles.  Des résultats à savourer, toutefois avec beaucoup de modération.

… A déguster avec modération

1/ échantillon biaisé

 Le choix de l’appariement des vins bio et conventionnels est ainsi présenté : « Des vins biologiques de haute qualité ont été sélectionnés (JD) et leurs proches producteurs voisins de vins non biologiques ont été identifiés. Dans les cas où les mêmes variétés de raisin étaient cultivées sur le même sol, pendant la même période de l'année et dans les mêmes conditions climatiques, les bouteilles ont été acquises »

On remarquera d’abord qu’un tel appariement est pratiquement impossible pour des vins d’assemblage. Le cuisinier Douzelet peut-il l’ignorer ? Mais surtout, les vins bio ont été sélectionnés sur un critère de « haute qualité », leurs pairs sur de simples critères  de proximité (variétés de raisin, mêmes sols etc..). On a donc de fortes chances de comparer un bon vin bio à un vin conventionnel ordinaire. Qu’y a-t-il de surprenant que les vins bio remportent 77% des suffrages, dans ces conditions ? Si on procèdait de manière inverse, dans quel sens pèserait la balance ?

2/ la mesure des résidus de pesticides, biaisée elle aussi

Au départ, on pourrait se laisser impressionner, puisque pas moins de 250 pesticides ont été recherchés dans les vins : 11 ont été retrouvés. Pour les vins bio, un seul en contenait des traces (en dessous de 10ppb, ou « parties par milliards »). 14 des vins conventionnels en contenait pour un total de 4686 ppb, note les auteurs (cf carte et graphique ci-dessous).

(Food and Nturition Journal)

Bien entendu, une telle addition n’a aucun sens, ni aucune autre justification que de faire sensation. Remarquons d’ailleurs qu’un seul vin (d’Ardèche) contient à lui seul le quart des résidus, correspondant à 1,14 mg par litre. Pas de quoi, d’ailleurs, fouetter un chat (8).

Mais au fait, pourquoi de tels résultats ? Pourquoi n’en ont-ils pas trouvé dans les vins bio ? Tout simplement parce qu’ils n’ont pas cherché ceux qu’on s’attend à trouver dans un vin bio !

Les paires constituées étaient , nous disent GES & Douzelet, « une [bouteille] bio SANS pesticides (label officiel)[SIC !], l’autre non biologique ».. Autrement dit , ils n’ont considéré la présence de pesticides dans le bio que sous l’angle d’une contamination possible par la (forcément méchante) viticulture conventionnelle. « Cette expérience a permis de tester le contamination potentielle de vins biologiques par des pesticides chimiques quand les vignobles voisins sont traités avec des pesticides. »

Dans la liste des 250 pesticides testés sur les vins, aucun des pesticides utilisés en viticulture bio (préparations à base de cuivre, de souffre, pyréthrines etc…), ne figure (9) . Nous ne pensons pas que ce soit simplement un oubli. Alors, lorsqu’on lit que « ce fut une surprise pour nous de noter l'énorme différence entre les niveaux de résidus de pesticides entre les groupes traités et les groupes non traités »,   on réalise qu’on nous prend vraiment pour des poires (non bio, pour ce qui me concerne).

Autrement dit, c’est l’ensemble de l’expérience qui est biaisée. On s’en doute, le goût des pesticides dans l’eau décrit par les testeurs a une connotation fortement négative.  Le glyphosate ? « Asséchant, amertume, et goût de bois putréfié »  !  Pour un produit qui fait l’objet d’une campagne de dénigrement aussi délirante, le verdict organoleptique ne pouvait être qu’accablant…

Mais qu’aurait été le verdict spontané des testeurs si on leur avait soumis des pesticides bio ? On ne le saura pas.

Une telle expérience ne manquerait pas en soi d’intérêt si elle était menée dans les règles de l’art, et par des acteurs indépendants des grandes entreprises de distribution bio, et non engagés dans les campagnes de propagande anti-pesticides.

 Si l’on ne peut exclure que des traces de pesticides-bio ou non bio- aient une  signature  organoleptique dans le vin, rappelons la très grande difficulté à apparier deux vins, comme prétendent le faire GES et Douzelet,  et que l’essentiel est très certainement ailleurs : laissons à ce propos le dernier mot à nos compères.

« De plus, pour connaître l'étendue de la contamination (sic , toujours le registre de la peur !, NDLR ), 7 bouteilles du célèbre vin Pomerol ont été achetées dans les magasins, recommandés par 3 détaillants; leur coût allait de 40 et 400 euros. Un seul avait le label bio. Au total, 5 bouteilles contenaient un total de 1046 ppb de pesticides [encore une addition stupide, NDLR]. Deux ne contenait aucun pesticide, dont celui étiqueté comme bio [pesticides autorisés en bio non cherchés, cela va sans dire, NDLR] , et le plus contaminé en contenait 333 ppb. Du fenhexamide, du folpet et du boscalide étaient présents dans la majorité. Le plus cher le vin était non biologique, à partir de 2009 et très bien connu: il était noté 17/20 par les critiques Bettane et Dessauve, 18/20 par Gault et Millau, 97/100 par Wine Spectator, et a reçu le classement suprême dans le guide Parker: 100/100. Il contenait 146 ppb de boscalide, reconnaissable au goût. Ces classifications ne tiennent pas compte de la teneur en pesticides. »

La dernière phrase est capitale. En effet, il semblerait que les critiques en œnologie s’expriment sur les sensations (nécessairement subjectives) qu’ils ressentent à la dégustation d’un vin, et s’ils ne sont pas téléguidés comme dans le cas de l’expérience séralinienne, peuvent donner 100/100  à un vin contenant du boscalide, décrit par les cobayes séléectionnés par Séralini comme ayant un goût de chlore, brûlant. Bah, il s’agit sûrement de mauvais œnologues !

Anton Suwalki
 

PS : Toujours aussi perspicace, l’AFP (10) relaie sans le moindre recul l’opération de pub des auteurs du livre et de l’éxpérience, l’occasion pour eux de redire les persécutions dont ils auraient été victimes de la part de Monsanto. Rien à voir avec le sujet, mais l’image du chevalier blanc martyre, c’est toujours vendeur ! On lit pour finir «Actes Sud insiste sur le fait que les études du scientifique [Séralini] ont été depuis «republiées et confirmées» et qu’il a gagné sept procès en diffamation. »

Encore des approximations comptables et factuelles ! Une seule étude avait été retiré par la revue Food an Chemical Toxicology. GES a réussi à la republier dans une revue de troisième ordre  (Environmental Sciences Europe). En aucun cas, elle n’a été « confirmée ».

En ce qui  concerne les procès, on a beau étudier le dernier communiqué (triomphaliste) du CRIIGEN à ce sujet (11), on n’en trouve pas 7, mais 3, où à la rigueur 5 si on considère qu’une victoire en première instance confirmée en appel font deux procès.   

Soulignons que ce communiqué date du 21 septembre. Il passe donc sous silence « la défaite judiciaire unique » du collègue de GES, Christian Vélot, qui  m’attaquait en diffamation (Verdict du 23/05/2017) et qui a finalement renoncé à faire appel (désistement annoncé par le juge de la Cour d’Appel le 13/09/2017).

Depuis, Séralini en personne a perdu un autre procès (12).   Pas question bien sûr d’étaler ces défaites sur la place publique !

 

 

Notes :

  1. https://gavinpublishers.com/articles/Research-Article/Food-Nutrition-Journal-ISSN-2575-7091/The-Taste-of-Pesticides-in-Wines
  2. https://gavinpublishers.com/journals/journals_details/Food-and-Nutrition-Journal-ISSN-2575-7091
  3. https://clinicallibrarian.wordpress.com/2017/01/23/bealls-list-of-predatory-publishers/
  4. http://imposteurs.over-blog.com/2015/09/vin-bio-vs-vin-conventionnel-une-experience-comique-de-seralini-et-douzelet.html
  5. http://www.lafranceagricole.fr/actualites/gestion-et-droit/distribution-biocoop-flirte-avec-le-milliard-deuros-1,1,1645013217.html
  6. https://www.lsa-conso.fr/lea-nature-investit-40-m-dans-l-outil-industriel,256197
  7. http://www.economiematin.fr/news-biocoop-pratique-le-denigrement-des-pommes-non-bio
  8. voir les LMR de la réglementation européenne pour les raisins de cuve :

http://ec.europa.eu/food/plant/pesticides/eu-pesticides-database/public/?event=product.resultat&language=EN&selectedID=38

  1. http://www.ecocert.fr/sites/www.ecocert.fr/files/Guide-des-produits-de-protection-des-cultures-utilisables-en-AB-06.2014.pdf
  2. http://www.liberation.fr/societe/2018/02/07/deguster-des-pesticides-pour-denoncer-leur-presence-dans-le-vin_1628018
  3. https://www.criigen.org/communique/109/display/Des-victoires-judiciaires-uniques-du-CRIIGEN-contre-les-diffamateurs-et-falsificateurs-21-sept-2017
  4. https://fr.wikipedia.org/wiki/Gilles-%C3%89ric_S%C3%A9ralini

 

 

 

 

 

 

 

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Commenter cet article

Ah 11/11/2018 19:06

Eh ben on en reparlera dans 20 ans, en attendant, bon cancer!

douar 01/03/2018 10:16

Le regretté Gottlib avait déjà mené ce genre d'étude, sous les traits de Super Dupont qui devait sauver la nouille française contre les attaques perfides des nouilles étrangères.
(nouilles française: 98 %, "rien que du bon" 2% de sel,).

Plouf 28/02/2018 23:42

Quel plaisir de vous lire à nouveau !

A noter la position cocasse de l'Ardèche dans le Limousin... Même sur la base le papier de biocoop/GES est bâclé